plg Cinéaste en Gironde

Philippe Le Guay


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Pour la 3° édition d’Un cinéaste en Gironde, Philippe LE GUAY, cinéaste contemporain, soucieux de la société dans laquelle il vit, nous a fait le plaisir d’accepter notre invitation. Il a sillonné les salles de Gironde du 17 au 20 octobre 2006, allant à la rencontre du public des cinémas de proximité mais aussi des établissements scolaires.

Lors de sa venue, Philippe LE GUAY a fait le choix de présenter deux de ses films, Le coût de la vie et Trois huit.

 

6 séances ont été organisées dans 6 cinémas girondins (Eysines, St-Médard-en-Jalles, Pauillac, La Réole, Blanquefort et Pessac).

406 spectateurs, dont 276 scolaires, sont venus à sa rencontre.

 

 

{tab=Edito}

En 1922, Louis Delluc définissait ainsi le néologisme cinéaste : «animateurs, réalisateurs, artistes, industriels qui font quelque chose pour l’industrie artistique du cinéma». Ainsi, certains cinéastes nous rapprochent de l’une de ces définitions, parfois de plusieurs.
C’est le cas de Philippe Le Guay, cinéaste aux multiples facettes : comédien, scénariste, réalisateur et professeur à l’école des hautes études cinématographiques (FEMIS).

Parcourant notre département de salles en salles avec un détour par le château Beychevelle, où il séjourna il y a quelques années pour un atelier d’écriture de scénario, Philippe Le Guay fera partager sa passion du cinéma avec notre public, y compris les élèves de plusieurs lycées et professeurs travaillant sur le 7ème Art, convaincus que le cinéma est un art vivant en constante évolution.

Le cinéma de Philippe Le Guay a souvent une dimension sociologique et aborde des sujets tabous : rapport à l’argent au travers de personnalités, de passés et d’approches différents avec Le Coût de la vie ou les rapports dans le monde ouvrier avec Trois Huit.

La rencontre, l’espace de quelques jours, avec le public des cinémas de proximité de la Gironde, souligne si besoin en était, toute la pertinence de l’existence de nos salles, qui, même éloignées des grands centres urbains, sont proches de leurs spectateurs. Le cinéma, riche de ses diversités, nous offre ici l’occasion d’une rencontre avec un créateur de talent qui dépeint, avec une tendresse particulière, la vie d’aujourd’hui.

Un grand merci à Philippe Le Guay.

Christian VARDEN
Président de l’Association des Cinémas de Proximité de la Gironde

{tab=Les films présentés}

TROIS HUIT
Drame – 2000 – 1h35
avec Gérald Laroche, Marc Barbé, Luce Mouchel, Bastien Le Roy, Bernard Ballet, Alexandre Carrière

Dans une usine de fabrication de verre, Pierre est un ouvrier dont la vie est parfaitement réglée entre son travail, sa femme, son fils et sa petite maison. Il décide de passer de service de jour en service de nuit. Dans sa nouvelle équipe, il tombe sur Fred, un homme charismatique et violent. Fred dit bien fort que Pierre est son ami. En réalité, il en fait son souffre-douleur et ne manque pas une occasion de le brimer ou de l’humilier. Tout cela ne pourrait être qu’une mauvaise blague. Mais le harcèlement va se poursuivre inlassablement…

CRITIQUES

Tous les acteurs, des méconnus qui donnent du plus que bon, dopent la crédibilité de ce film obsessionnel qui remue longtemps. Il faut y aller confiant, prêt à recevoir des coups qui font du bien.
Olivier de Bruyn, Première

LE COÛT DE LA VIE
Comédie – 2003 – 1h50
avec Vincent Lindon, Fabrice Luchini, Géraldine Pailhas, Laurent Deutsch, Isild Le Besco, Claude Rich, Catherine Hosmalin

Une héritière qui n’arrive pas à hériter, un avare qui ne peut rien dépenser, un petit garçon qui trouve un billet dans la rue, un restaurateur prodigue qui ne fait que donner… Tels sont, entre autres, les personnages de ce film “choral”. Pourquoi certains dépensent-ils de manière convulsive là où d’autres retiennent l’argent comme la partie la plus vitale de leur être ? On croit parler d’argent, mais c’est d’amour dont il s’agit.

CRITIQUES

Une comédie sociologique sur l’argent, riche de ses interprétations. La réussite de son film, Philippe Le Guay la doit aussi beaucoup à ses acteurs (…). Vous ne regretterez pas d’avoir payé pour les voir !
Patrick Fabre, Studio Magazine

{tab=Le réalisateur}

Philippe Le Guay est né le 22 octobre 1956. Réalisateur, scénariste, dialoguiste et acteur occasionnel, il est également professeur à La Fémis (Ecole supérieure des métiers de l’image et du son).
Formé à l’I.D.H.E.C. où il est entré en 1980, il collabore en 1986 à l’écriture de 15 août, le premier film de Nicole Garcia, avant d’écrire et de réaliser son premier long métrage, Les Deux Fragonard, qui sort sur les écrans en 1989.
Acteur occasionnel, Philippe Le Guay travaille par la suite pour la télévision où il participe à l’écriture de quelques téléfilms. En 1995, sort son deuxième long métrage, L’Année Juliette, une comédie avec Fabrice Luchini et Philippine Leroy-Beaulieu.
Après Trois Huit en 2001, drame inspiré d’un fait réel sur le harcèlement moral en entreprise, Philippe Le Guay revient à un registre plus léger avec Le Coût de la vie (2003), une comédie sur l’argent où il retrouve Fabrice Luchini (cidessous) et réunit notamment Vincent Lindon et Claude Rich.
En 2005, il réalise une nouvelle comédie sur le registre du bonheur, Du Jour au lendemain, avec Benoît Poelvoorde.

LE REALISATEUR

Si je pouvais être l’auteur d’un genre, j’aimerais que ce soit celui de la comédie inquiète. D’un côté, j’éprouve un désir de légèreté quand j’aborde une histoire, et de l’autre, la vie m’apparaît dans sa violence et sa barbarie. Même dans une comédie, j’essaie de restituer cette cruauté, cette forme d’inquiétude.

Maupassant disait : “Le bonheur n’est pas quelque chose de gai.” Quant à moi, je ne veux pas du tout faire le procès du bonheur, au contraire ! Je pense sincèrement qu’il faut tenter de se débarrasser au maximum de ses névroses et profiter de la chance d’être en vie. Mais il y a dans le bonheur tranquille une insolence, une autorisation qui sont effrayantes. Dans le film Du Jour au lendemain, c’est la grande affiche publicitaire, avec une famille souriante. Un cliché du bonheur qui a quelque chose d’anesthésié, quelque chose qui fait peur.

 

Et Benoît Poelvoorde d’ajouter que

l’indignité et l’imposture sont des thèmes qui fascinent Philippe Le Guay et, qu’en fait, ce film ressemble vraiment à son réalisateur. Philippe Le Guay est un garçon délicat, il entretient un rapport particulier à la mélancolie qui l’amène à compliquer son rapport au monde…

Dans La Nuit américaine, Truffaut disait : ”au cinéma, il n’y a pas de temps mort, pas d’embouteillage. Les films avancent comme des trains…” Je crois à la fonction euphorisante du cinéma.

Propos extraits d’entretiens réalisés avec Philippe Le Guay et Benoît Poelvoorde, par Gaillac-Morgue, à la sortie du film Du Jour au lendemain

{tab=Sa filmographie}

LES DEUX FRAGONARD
Drame – 1989 – 1h50
avec Joaquim de Almeida, Robin Renucci, Philippine Leroy-Beaulieu, Isabelle Nanty, Sami Frey
Peintre reconnu du XVIIIe siècle, Honoré Fragonard reçoit un jour une commande du Baron de Saint-Julien : le tableau de sa protégée, la Guimard, posant sur une escarpolette. Mais Fragonard, peu inspiré par celle dont il refuse même les avances, prend pour modèle une jeune lavandière, Marianne, dont le Comte Salmon d’Anglas, noble décadent, veut alors faire la coqueluche de la société aristocratique. Salmon installe Marianne dans sa propriété et confie à Honoré le soin de gratter, sur ses tableaux de famille, les traits de sa défunte femme pour les remplacer par ceux de la jeune fille. Honoré en tombe amoureux.
Mais Salmon convie un jour Cyprien Fragonard, anatomiste et cousin d’Honoré, avec l’intention de lui faire disséquer, en présence d’autres nobles nécrophiles, le corps de Marianne, après avoir fait assassiner celle-ci par sa gouvernante…

Philippe Le Guay, dont ce fut le premier long métrage de cinéma, avait déjà réalisé en 1985 un court métrage intitulé Les Deux Fragonard, qui constituait une sorte d’esquisse de celui-ci. L’anatomiste Fragonard se prénommait en réalité Jean-Honoré, mais fut rebaptisé Cyprien pour éviter toute confusion. Les deux cousins étaient tous deux nés à Grasse, à deux mois d’écart, en 1732.

Les deux cousins
L’anatomiste Fragonard débuta sa carrière comme chirurgien à l’école vétérinaire de Lyon. Comme les vétérinaires sont rares mais essentiels à cette époque où les chevaux constituent le principal moyen de transport, il part pour Paris à la demande de Louis XV, en 1765, y fonder une école vétérinaire. L’établissement s’installe à Alfort, au sud-est de Paris, en 1766. Fragonard en est le premier professeur d’anatomie et directeur.
Le peintre Jean-Honoré Fragonard se distingua d’abord dans le genre sérieux et donna en 1765 son tableau de “Corésus et Callirhoé” qui fut justement admiré et qui le fit recevoir à l’Académie. Mais désespérant d’atteindre le premier rang dans ce genre, il le quitta pour le genre érotique dans lequel il obtint le plus grand succès. Il devint bientôt le peintre à la mode, considéré comme le peintre de la frivolité, du Rococo, bien qu’il ait peint dans de nombreux registres : grands paysages inspirés de peintres hollandais, peintures religieuses ou mythologiques, notamment. Les scènes de genre de Fragonard sont volontiers licencieuses comme par exemple “Les Hasards heureux de l’escarpolette”, fantasme d’un commanditaire libidineux, M. de Saint-Julien, que l’on retrouve dans le film de Philippe Le Guay.
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L’ANNÉE JULIETTE
Comédie – 1995 – 1h25
avec Fabrice Luchini, Valérie Stroh, Marine Delterme, Philippine Leroy-Beaulieu
Médecin anesthésiste à Bordeaux, Camille Pradère revient d’un congrés. Il est accueilli à l’aéroport par Clémentine qui, radieuse, lui annonce qu’elle est désormais libre : elle vient de quitter son mari Jean- Paul. Il n’en attendait pas tant, et ne peut lui avouer qu’il ne l’aime pas suffisamment pour vivre avec elle. Le hasard va lui donner prétexte à échapper à cette liaison devenue envahissante. Croyant ouvrir sa valise, il constate que le bagage appartient à une certaine Juliette Graveur, une flûtiste. Apprenant qu’elle doit donner un récital au théâtre, il s’y rend mais la soirée est annulée : Juliette Graveur n’est pas venue. Par jeu, Camille va s’inventer une liaison avec cette mystérieuse jeune femme. Mais il n’est pas toujours facile de “cohabiter” avec Juliette qui, bien qu’absente, finit par occuper beaucoup de place…

Plus qu’un dénouement moraliste, Philippe Le Guay souhaitait que la fin de L’Année Juliette soit perçue comme un clin d’oeil ironique, une sorte de gag tragique. J’aime l’idée que l’on ne raconte pas des histoires impunément. Ainsi s’exprimait Philippe Le Guay à la sortie du film. J’aimerais que le film apparaisse comme une comédie inquiète, poursuivait-il. (…) Comme il s’agit d’un homme qui invente une histoire, je tenais beaucoup à ce qu’il soit immergé dans une réalité très forte, en l’occurrence celle d’un hôpital.

Les biceps de Luchini
A l’origine du héros anesthésiste de L’Année Juliette, il y avait l’image d’Atlas portant le poids du monde sur ses épaules. Cette image herculéenne m’a éloigné provisoirement de Fabrice Luchini, au point que je songeais trouver mon Camille dans les salles de musculation et les concours d’haltérophilie, se rappelle Philippe Le Guay. C’était ignorer que Fabrice est un colosse à sa manière, capable de donner corps à tous les fantasmes. Ce détour par une imagerie plus physique a constitué une sorte de pari : il devenait très excitant de montrer Luchini torse nu dans un vestiaire, recevoir des coups de poing dans un aéroport, ou embrasser à pleine bouche Philippine Leroy-Beaulieu (déjà vue dans Les Deux Fragonard). Ce n’est pas sans se plaindre que notre héros du langage s’est plié à ces périlleux exercices. Qu’importe ! L’heure est proche où notre acteur le plus éloquent rivalisera avec le plus audacieux des cascadeurs…
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TROIS HUIT
Drame – 2000 – 1h35
avec Gérald Laroche, Marc Barbé, Luce Mouchel, Bastien Le Roy, Bernard Ballet, Alexandre Carrière
Pierre (Gérald Laroche, J’irai au paradis car l’enfer est ici), ouvrier dans une usine de fabrication de verre, décide de quitter son service de jour pour les horaires de l’équipe de nuit. Etant marié et père d’un garçon de douze ans, Victor, sa vie familiale réglée ne pâtit pourtant pas trop de ce changement de rythme de vie, entre les déplacements professionnels de son épouse Carole durant la semaine et les travaux d’aménagement d’une petite maison le week-end. Les collègues de Pierre sont cordiaux et chaleureux, organisant souvent de sympathiques casse-croûte et s’entraidant à l’occasion.
A l’exception de Fred (Marc Barbé, Paddy), hâbleur et imprévisible, téméraire et charismatique, qui prend bientôt un malin plaisir à rabrouer Pierre, de manière toujours plus violente. Les humiliations verbales se multiplient, puis des vexations concrètes. Personnalité sensible et réservée, Pierre encaisse et tente de cacher à son entourage le malaise qui l’envahit peu à peu. D’autant que Fred semble entretenir l’illusion qu’une amitié existe entre eux…

Inspiré d’un fait réel, ce drame sur le harcèlement moral subi au sein des entreprises a été tourné dans une usine Saint-Gobain à Chalon-sur-Saône et est la seconde collaboration de Philippe Le Guay avec Lazennec Productions (L’Année Juliette).

Un instructeur pour diriger les acteurs
Afin de préparer leur rôle, les comédiens, assistés par un instructeur, ont travaillé une semaine au sein de l’équipe de nuit d’une verrerie. Avec ce long métrage, l’auteur de L’Année Juliette revient au ton de son premier court métrage, Le Clou, qui l’avait fait remarquer : grave et subtil, sensible et généreux. Le monde ouvrier avec Ressources humaines avait été récemment restitué. Dans Trois huit, cet univers existe avec authenticité mais l’identité sociale, idéologique des personnages est placée au second plan pour privilégier les rapports humains dans leurs complexités et leurs ambiguïtés, passions et tendresses aussi. Les thèmes du couple, de la paternité, du bien et du mal, de l’innocence, de la rédemption quasi christique (bourreau/victime, dominant/dominé…) traversent et enrichissent ce film attachant et original, qui rappelle parfois (tout en étant profondément ancré dans le présent et le moderne), certaines œuvres de l’époque du Front Populaire ou du néo-réalisme italien.
AFCAE, Association Française des Cinémas d’Art et Essai

Le film explore les différents aspects de la virilité : c’est quoi être un homme ? Le film essaie de répondre à cette question, ce qui revient à s’interroger sur la paternité. Tous les enfants désirent que leur père soit un héros. Etre adulte, c’est atteindre ce moment où on se rend compte que son père a une faiblesse. Il faut vivre avec cette déception. Le plus beau film sur ce sujet est bien sûr Le Voleur de bicyclette : à la fin, le père est maltraité et jeté à terre, tout cela sous les yeux de l’enfant. L’homme se relève, brisé et humilié ; et l’enfant vient glisser sa main dans celle de son père.
Philippe Le Guay

Milieu ouvrier, poids de la pression sociale, définition de la virilité : autant de thèmes intelligemment brassés dans ce film âpre et tendu. Une réussite.
Grégory Alexandre, Ciné Live

Des films sur les rapports de forces, on en connaît beaucoup (…). L’originalité de Philippe Le Guay est d’avoir su constamment éviter toute explication, toute justification.
Pierre Murat, Télérama

Le scénario, comme la réalisation est d’une sobriété glaçante. A la recherche du détail juste. Implacable. Ce sont alors les comédiens qui, très justement, font exploser le cadre. Leur humanité, terriblement petite, s’en trouve grandie.
Philippe Piazzo, Aden

Ni social, ni clinique, le film raconte ces rapports humains malsains, malades, qui empoisonnent beaucoup de vies. Au spectateur de les interroger, de les analyser, et rien n’est plus utile que cet exercice de lucidité.
Marie-Noëlle Tranchant, Le Figaroscope

Le cinéma au travail
Le cinéma s’est souvent intéressé au monde du travail, traversant les époques, de Germinal (d’Yves Allégret en 1963 et de Claude Berri en 1993) à Reprise d’Hervé Le Roux, de La Terre de la grande promesse d’Andrzej Wajda à Ressources humaines de Laurent Cantet. D’autres cinéastes ont pris le monde du travail pour cadre comme Jean-Michel Carré (Charbons ardents), Medhi Charef (Marie-Line), Paul Schrader (Blue Collar), Jean Renoir (La Vie est à nous), Karel Reisz (Samedi soir, dimanche matin), Georges Rouquier (Farrebique et Biquefarre), Charles Chaplin (Les Temps modernes) ou Julien Duvivier (La Belle équipe).

Une BO signée Tiersen
L’auteur-compositeur-interprète Yann Tiersen a écrit la partition de Trois huit. Il avait connu le succès en signant la bande originale de La Vie rêvée des anges d’Eric Zonca. Depuis, il a notamment composé pour Alice et Martin (André Téchiné), Qui plume la lune ? (Christine Carrière) et surtout Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet).
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LE COÛT DE LA VIE
Comédie – 2003 – 1h48
avec Vincent Lindon, Fabrice Luchini, Géraldine Pailhas, Laurent Deutsch, Isild Le Besco, Claude Rich, Catherine Hosmalin
Brett est un “radin” convulsif, incapable de payer une addition, et qui se défile tout le temps quand il faut passer à la caisse… Coway est un restaurateur trop généreux qui se ruine à force d’investir… Héléna est une femme mystérieuse, sans scrupules, et résolue à faire payer les hommes… Nicolas de Blamond est un grand patron qui brade ses usines à la suite d’un infarctus… Laurence est une jeune héritière qui veut se faire aimer pour elle-même… En quelques jours à Lyon, ces personnages vont se croiser : à travers ces récits entremêlés, le film essaie d’identifier notre rapport intime à l’argent. D’où vient notre rapacité ou notre désinvolture ? Pourquoi certains dépensent-ils de manière frénétique là où d’autres retiennent l’argent comme la partie la plus vitale de leur être ?

Pauvre petite fille riche
Tout est parti d’un article sur la fille d’un richissime artiste décédé, explique Philippe Le Guay. Elle racontait sa vie quotidienne : vêtue d’un jean élimé et d’un pull trop grand, elle déjeunait dans de grands restaurants avec les avocats qui géraient sa fortune, prenait deux tomates et réglait des additions faramineuses, puis rentrait dans son 300 mètres carrés et restait dans le noir. Un portrait qui a littéralement fasciné le réalisateur. Philippe Le Guay a vite découvert qu’à travers elle, ce qui l’intéressait vraiment, c’était le rapport à l’argent, et plus que tout, la culpabilité.

Film “choral”
Le scénario du film a été construit autour de six personnages centraux. Jean-François Goyet, avec qui Philippe Le Guay a travaillé sur l’adaptation, a oeuvré pour recentrer l’histoire autour de ces six personnages, moins nombreux que dans la première version du scénario qui prévoyait deux fois plus de protagonistes. Mais il fallait ces six personnages, un peu comme dans Short Cuts de Robert Altman ou Magnolia de Paul Thomas Anderson. Et dès qu’on rentre dans un personnage et ses motivations, affirme le réalisateur, on perd l’argent comme problématique. Le personnage devient plus fort que le thème, un peu comme dans la vie.

Hommage à Sautet
Claude Sautet est un des rares cinéastes à avoir montré le rapport à l’argent, non pas de manière sociologique comme on l’a trop souvent dit, mais de façon plus obscure, explique Philippe Le Guay. L’argent est au coeur des relations entre les hommes et les femmes. C’est le cas de Max et les Ferrailleurs de Sautet où Romy Schneider est une prostituée. Les références au réalisateur disparu sont d’autre part accentuées par la présence de Vincent Lindon, dont Sautet avait fait le principal protagoniste de Quelques jours avec moi. Il faut toujours qu’il y ait de l’argent quelque part, ajoute le réalisateur, même hors des rapports de prostitution. Au début de Nelly et Monsieur Arnaud, Michel Serrault donne un chèque à Emmanuelle Béart…

Lyon et Lindon
Pour Philippe Le Guay, la ville de Lyon est liée à l’argent, à la gastronomie, et donc au plaisir. Le réalisateur y a tout naturellement situé l’action de son film, confiant d’ailleurs le rôle d’un restaurateur trop généreux, qui se ruine à force d’investir, à Vincent Lindon, à propos duquel le réalisateur déclare qu’il a la prestance physique des généreux, du côté de Gabin.

Retrouvailles avec Luchini
Comme pour Vincent Lindon, la présence de Fabrice Luchini s’est immédiatement imposée au réalisateur qui précise, évoquant le comédien, qu’il a l’innocence des grands phobiques. Pour Le Coût de la vie, le réalisateur signe par ailleurs sa deuxième collaboration avec Luchini après L’Année Juliette.

Le radin et la vénale
Dans Le Coût de la vie, le réalisateur a tenu à confier à Géraldine Pailhas un rôle à contre-emploi, parce qu’on lui fait toujours jouer les mères dignes et courageuses alors qu’il y a en elle une zone beaucoup plus trouble. Ici, elle incarne une call girl de luxe qui pourrait choisir de dépouiller Brett (le personnage interprété par Fabrice Luchini), mais qui finalement devient une sorte de thérapeute pour lui. Les deux névroses, du radin et de la femme vénale, vont finalement se soigner l’une l’autre.

Vitalité contre névrose
En contrepoint des autres personnages, névrotiques dans leurs rapports à l’argent et autour desquels s’articule le film, Philippe Le Guay a tenu à faire figurer “un personnage à la Ken Loach”, qui nourrit l’histoire par contraste. Il s’agit d’une ouvrière licenciée (interprétée par Catherine Hosmalin) qui éclate de rire lorsque sa carte bleue est refusée. Elle est dans la vitalité, pas dans la névrose, précise le metteur en scène. Sans elle, le film aurait manqué la dimension la plus élémentaire de l’argent, qui est, tout simplement, celle de la survie.

Le (bon) temps, c’est de l’argent
“L’argent ne fait pas le bonheur”, ”Tout travail mérite salaire”, “Il n’y a pas de petites économies”… En France, les dictons sur l’argent sont légion, mais le sujet reste tabou. Après le très prometteur Trois huit, Philippe Le Guay propose une réflexion divertissante sur la capacité du fric à pourrir nos vies, qu’on en manque ou qu’on en déborde. (…) Le ton est résolument léger, ce qui peut étonner, vu le caractère social de Trois huit.

Marc Kressmann, Mcinema.com

C’est pertinent, enlevé, sans prétention et remarquablement interprété. Et si l’on rit finalement avec parcimonie, c’est que la gravité n’est pas loin. C’est elle d’ailleurs qui, sous le masque de la comédie de moeurs contemporaine, contribue à notre bonheur.
Isabelle Danel, Les Echos
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DU JOUR AU LENDEMAIN
Comédie – 2005 – 1h33
avec Benoît Poelvoorde, Bernard Bloch, Anne Consigny, Rufus, Constance Dollé, Anne Le Ny
Un lundi apparemment comme tous les autres pour François. Sauf que la journée commence mal, il se fait réveiller par le chien hargneux de ses voisins et sa cafetière lui explose au nez. Son sac poubelle craque devant l’ascenseur, il tombe devant son immeuble, le métro est plein à craquer. Une fois arrivé dans la banque où il travaille, il se fait reprimander par un patron agressif. Et ainsi de suite tout au long de la journée… Le mardi matin, tout a changé. Le patron s’excuse et François a une promotion. Commence alors pour lui une période de bonheur et de chance apparemment inépuisable. Que s’est-il passé ?

C’est une fable contemporaine, avec un point de départ quasi fantastique. L’histoire met en scène un homme en proie à mille agressions, des vexations, des contrariétés qui n’ont en soi rien d’exceptionnel. Dans une société urbaine, c’est le tissu dans lequel chacun de nous évolue. Et brusquement, du jour au lendemain, la vie de cet homme va s’éclairer, tout ce qui lui faisait violence va tourner en sa faveur. C’est comme si le monde s’accordait à ses désirs… Il cherche une explication à cet enchantement, et il n’en trouve pas ! Il y a donc ce postulat un peu magique, mais qui se déroule dans un univers réaliste.
Philippe Le Guay

Les influences littéraires de Philippe Le Guay sont variées : le cauchemar de François, c’est que la réalité dans son ensemble se met à lui sourire. Il y a là quelque chose de totalitaire, c’est Le Meilleur des mondes d’Huxley ! C’est contre cette obligation du succès que le personnage se révolte à la fin, confie le réalisateur. Des écrivains comme le russe Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski lui ont aussi servi de sources d’inspiration : chaque personnage est une déclinaison possible de François. Le vigile interprété par Rufus représente ce que François pourrait devenir vingt ans plus tard, cet homme du souterrain décrit par Dostoïevski. De son côté, Benoît Poelvoorde raconte qu’ils se sont même inspirés de dessins ! “Avec Philippe Le Guay, nous nous sommes inspirés des dessins de Sempé où l’on voit souvent un petit bonhomme perdu dans un univers trop grand et qui demande juste d’être tranquille. C’est l’image de François rencogné dans un minuscule bureau…” précise l’acteur.

Inspiration graphique
Pour créer l’univers visuel du film, Philippe Le Guay s’est inspiré des dessins de Sempé, le papa du “Petit Nicolas”. Et quand le réalisateur dépeint les décors de Du Jour au lendemain comme des décors immenses avec un tout petit personnage qui s’étonne, il est vrai qu’on peut reconnaître la griffe du dessinateur. Philippe Le Guay décrit Sempé comme un “champion de l’observation quotidienne (…)”. Chez lui, il y a un mélange de légèreté et d’inquiétude. Le réalisateur évoque les décors ainsi créés et la direction artistique qu’il a voulu prendre : Je tenais à une sorte d’abstraction quotidienne, un familier décalé. J’ai évité les rues de Paris pour privilégier des décors élégants et un peu vides, comme ceux de la galerie marchande.

Benoît Poelvoorde dans tous ses états
Philippe Le Guay avoue avoir cherché à retrouver l’intimité que Woody Allen arrive à créer entre ses personnages, qu’il arrive à transcrire en plaçant généralement ses deux protagonistes sous la pluie. Le réalisateur s’est donc inspiré du cinéaste new yorkais en mettant en scène Benoît Poelvoorde… sur roues ! Je voulais un moment de complicité entre François et cette fille croisée dans le self. (…) Avec les rollers, François est en état d’apesanteur, il flotte littéralement. Il est en accord avec lui-même, avec le monde. Tout se passe sans un mot, ils se regardent, ils se prennent la main…

Philippe Le Guay connaît la chanson
Dans ce film, le réalisateur n’a pas hésité à insérer une séquence de comédie musicale, hommage à un réalisateur qu’il admire beaucoup, Jacques Demy. Selon lui, ce genre est par principe une “embellie”. (…) Les personnages esquissent un pas de danse, ils fredonnent une chanson et c’est la réalité qui s’enchante. Dans un film qui raconte le passage du gris à la lumière, la comédie musicale était un passage obligé. Cependant, le réalisateur a bien veillé à ce que la séquence musicale ne soit pas un simple moment de comédie, sans justification. Pour cela, il a fait appel au compositeur Philippe Rombi (avec qui il avait déjà travaillé sur Le Coût de la vie et qui a collaboré à de nombreuses reprises avec François Ozon (Swimming pool, Sous le sable, Les Amants criminels)) à qui il a demandé une chanson qui “prolonge l’état intérieur du personnage.” Cette séquence a également été chorégraphiée par Corinne Devaux qui a officié notamment dernièrement sur Marie-Antoinette de Sofia Coppola.

A la poursuite du bonheur
Du Jour au lendemain c’est l’histoire d’un homme triste et malheureux qui, du jour au lendemain, parvient à obtenir le bonheur, ou plutôt le bonheur tel qu’il l’imaginait et les conséquences que cela aura sur sa vie. Benoît Poelvoorde, qui incarne ce personnage, a une vision très lucide du bonheur : “Le bonheur s’inscrit soit dans le passé “Ah!, j’étais heureux !” soit dans la projection ”Un jour peut-être…”. La difficulté est d’apprécier le bonheur à l’état présent, malgré sa durée éphémère. A trop réfléchir, on passe son temps à s’observer comme un rat de laboratoire, et on rate tout. (…) Le bonheur est à la fois dense et fragile. Sa fragilité fait sa richesse, et son éphémère sa grandeur. Pour moi, le bonheur serait d’arriver à être en adéquation avec ce que je ressens.”

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