mc Cinéaste en Gironde

Mehdi Charef


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La 4° édition d’Un cinéaste en Gironde nous a permis d’accueillir Mehdi CHAREF, du 15 au 18 octobre 2007, pour présenter son dernier film Cartouches gauloises, récemment sorti dans les salles. Sa venue a également été l’occasion d’une rencontre avec les lecteurs de la médiathèque de Gujan-Mestras.

 

10 séances ont été organisées dans 9 cinémas girondins (Cestas, Pauillac, Blanquefort, St Médard, Gujan-Mestras, Pessac, Cadillac, La Réole et Bazas).

897 spectateurs, dont 436 scolaires, sont venus à sa rencontre.

 

 

 

{tab=Edito}

Un Cinéaste en Gironde, une opération qui se veut ambitieuse mais qui ne va pas sans la difficulté de convaincre un auteur de partager pendant quelques jours un programme parfois chargé.

Après Bertrand Tavernier, Jean-Pierre Denis et Philippe Le Guay, pour la quatrième édition de l’opération, c’est le réalisateur de cinéma et de télévision, scénariste, écrivain et auteur de théâtre français, Mehdi Charef qui a accepté notre invitation.

Quatrième cinéaste à se prêter avec gentillesse au jeu des rencontres et interventions dans les cinémas de proximité de la Gironde, il sera présent sur nos terres girondines du 15 au 18 octobre 2007.

Né à Maghnia en Algérie, Mehdi Charef arrive jeune adolescent en France et se retrouve dans un univers fait de cités de banlieue, de bidonvilles et de travail en usine.

Sa passion pour le cinéma l’amena d’abord vers l’écriture et, sa rencontre avec Costa-Gavras, vers la réalisation.
Son premier livre porté à l’écran lui valut le César de la meilleure première oeuvre pour « Le Thé au Harem d’Archimède »; il a ensuite su révéler ou utiliser des talents parfois à contre-emploi, comme Jean Carmet dans «Miss Mona » ou Muriel Robin dans « Marie-Line ».

Gageons que cette tournée dans les cinémas de proximité de la Gironde soit enrichissante pour nos publics et nous vous invitons chaleureusement à venir à la rencontre de ce cinéaste et découvrir en sa présence son dernier film « Cartouches gauloises ».

Bienvenue à Mehdi Charef.

Christian VARDEN
Président de l’Association des Cinémas de Proximité de la Gironde

{tab=Les films présentés}

CARTOUCHES GAULOISES
Drame – Sorti en France le 8/08/2007 – 1h30
avec Nadia Samir, Zahia Said, Julien Amate, Thomas Millet…

C’est le printemps 1962; Le dernier printemps de la Guerre d’Algérie, avant l’été de l’Indépendance. Ali, 10 ans, et son meilleur ami Nico, regardent leurs mondes change… et font semblant de croire que Nico ne partira jamais. Jamais ?

Un hymne à l’enfance
Si Mehdi Charef a choisi de placer son histoire sous le signe de l’enfance, c’est parce qu’il souhaitait parler de la Guerre d’Algérie telle qu’il l’avait vécue étant enfant. Né en 1952, avant le début de la guerre, le réalisateur en a gardé des souvenirs vivaces qu’il fallait absolument rendre à travers les yeux d’un enfant. Ce que m’ont raconté les grands ensuite ne m’a pas plu, je leur en ai voulu, car ils parlaient de leur guerre, mais ne parlaient pas de la nôtre… On l’a faite quand même, moi accroché aux jupes de ma mère, on l’a faite, on a eu les mêmes douleurs… Je n’avais jamais parlé de moi en tant qu’enfant… On a besoin de parler de soi enfant, avec ses parents, chose dont mes parents ne me parlaient jamais… J’avais l’impression que ce gamin ne méritait pas qu’on parle de lui. Je sentais qu’il était toujours vivant cet enfant, je sentais son coeur battre, il respirait juste à peine, et j’avais de plus en plus mal… L’exil aussi y a fait, je ne voulais pas partir, c’est mon
père qui nous a fait venir… J’aimais bien être là-bas, je m’y sentais bien, je m’y sentais fort… Le fait de venir à Nanterre m’a cassé. Et ensuite j’ai cassé l’enfant, je n’ai plus jamais voulu parler de lui, comme si c’était sa faute…

CRITIQUES
Ali est partagé entre la revendication de son identité algérienne et la crainte de voir son meilleur ami d’enfance embarquer pour la France. Evoquant des thèmes aussi douloureux que la séparation ou le déracinement, le film prend les allures d’un retour aux sources personnel avec, en arrière-fond, la tourmente de l’Histoire. Une oeuvre sensible.
Cécile Cailliez, Le Figaro

A l’heure où le concept de repentance fait grincer de nombreuses dents, il est bon de rappeler qu’à part quelques exceptions (dont La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo), le cinéma français et notre pays n’ont toujours pas exorcisé le passé de la Guerre d’Algérie. Avec ce film, Mehdi Charef ose et n’occulte rien.
Aurélien Allin, Alice.fr

{tab=Le réalisateur}

Mehdi Charef est né le 21 octobre 1952 à Maghnia en Algérie.

Réalisateur, scénariste, écrivain et auteur de théâtre français, Mehdi Charef arrive en France à l’âge de dix ans et vit dans les cités de transit et les bidonvilles de la région parisienne. Issu d’une famille d’ouvriers, il suit une formation de mécanicien et travaille à l’usine comme affuteur de 1970 à 1983.

En 1983, il publie Le Thé au harem d’Archi Ahmed. Il vient au cinéma en 1985 à la suite d’une rencontre avec Costa-Gavras qui lui conseille de réaliser lui-même la version cinématographique de son roman. Le Thé au harem d’Archimède remporte un succès inattendu. Evitant le misérabilisme, cette oeuvre évoque avec sensibilité la vie d’adolescents de banlieue confrontés à la crise économique.

Après ce film couvert de récompenses, Mehdi Charef s’efforce de gommer le label imposé de « cinéaste immigré » en construisant une oeuvre originale inspirée des marges de la société. Il y réussit avec Miss Mona en 1986, nouvelle chronique du désespoir des villes, rehaussée par une étonnante performance de Jean Carmet en vieux travesti. Camomille en 1988 confirme le talent de cet auteur adepte de sujets graves.

Dans Au Pays des Juliets, sélectionné à Cannes, il suit la trajectoire de trois prisonnières. Esquissant au travers de la plupart de ses films des portraits de femmes, avec Marie-Line, Mehdi Charef donne à Muriel Robin son premier rôle dramatique qui lui vaut une nomination aux César. Avec La Fille de Keltoum, il revient dans son pays d’origine pour rendre hommage aux Algériennes.

En 2007, il aborde la Guerre d’Algérie dans Cartouches gauloises.

Mehdi Charef a également réalisé des téléfilms (Pigeon volé et La Maison d’Alexina) et publié des romans (Le Thé au harem d’Archi Ahmed, Le Harki de Mériem, La Maison d’Alexina et A bras le coeur). En 2005, il signe une première pièce de théâtre, 1962, évoquant la fin de la Guerre d’Algérie.

 

Je ne me suis pas fait tout seul, je me suis aussi fait à l’école. J’adorais lire. J’ai été sauvé par l’orthographe, le français, les lettres. Gamin, je rêvais d’écrire. (…) Un jour, une de mes rédactions a été lue devant la classe. Une autre fois, un prof m’a dit que je devais écrire. Inconsciemment j’ai été encouragé à le faire.
J’avais 8-9 ans et on passait devant le cinéma, un endroit dans une jolie rue du quartier français. On voyait les gens faire la queue. On regardait les grandes affiches avec les cowboys. C’était extraordinaire. Mon frère avait une dizaine d’années et travaillait au marché. Avec ses économies, il m’a payé une place au cinéma et j’ai vu un western. C’était incroyable. (…) Quand on a débarqué du train à Austerlitz, on a pris un taxi et on a traversé Paris. Nous sommes passés devant un cinéma et mon père nous a dit : « Tous les dimanches, vous irez au cinéma ». (…) Le cinéma m’a suivi toute ma vie.
Los Olvidados
de Luis Bunuel. Ce film m’a rappelé l’enfance que j’avais eue en Algérie. Gare centrale de Youssef Chahine, aussi. Après il y eut Il Bidone et La Strada de Fellini. Ces deux-là m’ont encouragé à écrire ce que je voulais. (…) Tous les quatre se passent dehors, dans la rue. Enfants, on vivait dans la rue.
Quand j’écris, je vois les scènes montées. J’imprime un rythme au scénario, en arrêtant la scène sur un mot précis, car je vois la scène qui vient de se faire. J’écris aussi en faisant du montage. Quand je rédige le scénario, je monte déjà. A partir du moment où une scène est écrite, on se balade avec des gestes, avec la façon dont le comédien devra dire son texte.
Il y a des sujets que je sens plus dans un livre, que le public doit recevoir assis dans un fauteuil, seul, dans le silence. Pour d’autres, au contraire, il faut être ensemble dans une grande salle. On m’a demandé d’adapter Le Harki, mais j’ai refusé. Je préfère qu’il reste comme il est.
Propos de Mehdi Charef extraits d’un entretien réalisé par Samir Ardjoum en mars 2002

{tab=Sa filmographie}

LE THE AU HAREM D’ARCHIMEDE
Comédie dramatique – 1985 – 1h50
avec Kader Boukhaneff, Rémi Martin, Laure Duthilleul, Saïda Bekkouche, Nicole Hiss…
Comme tous les matins, Josette, avant d’aller travailler, confie son fils à Malika qui l’enverra à l’école en même temps que ses propres enfants, les plus jeunes, du moins. Madjid, l’aîné, lui, ne fait rien. Quand il ne passe pas son temps à écouter de la musique seul dans sa chambre, il traîne avec Pat, son inséparable ami. Longues stations au bistrot, déambulations aux alentours de la cité, virées à Paris, voilà l’essentiel de leurs occupations. De temps en temps, le cinéma ou même un repas de fête quand ils ont réussi à amasser un joli pécule. Car pour se faire de l’argent, Madjid et Pat ne manquent pas de combines !

Du roman au film
J’ai écrit le roman lorsque je travaillais encore à l’usine, déclare Mehdi Charef. Michèle Ray-Gavras l’a aimé et en a acheté les droits. Elle m’a proposé de l’adapter. Au début, Costa-Gavras voulait le réaliser, il me questionnait sur ma façon de voir les scènes. Au fur et à mesure, il a trouvé que j’avais une vision cinématographique. Faire du cinéma représentait pour moi un vieux rêve et j’ai réfléchi avant d’accepter de me lancer dans cette aventure formidable. J’avais tellement l’impression qu’en écrivant le livre j’avais fait du cinéma que j’ai alors pensé à la réalisation comme une continuité. Le roman est très visuel et la page correspond un peu à l’écran. Dans l’écriture du scénario, l’aide et les conseils de Costa m’ont été indispensables. En revanche, pour la réalisation, il m’a laissé les mains libres et j’ai suivi mes désirs. (…)

Le refus de slogans
Je n’ai pas voulu être démonstratif. Je ne tenais à culpabiliser ni la communauté française ni la communauté immigrée. J’ai évité la dramatisation et le misérabilisme. Il ne faut pas tricher, je garde le souvenir de gens pleins de pudeur, je les ai donc filmés ainsi, avec du recul, sans complaisance et sans gros plans dans les moments difficiles. Je n’ai pas politisé mon propos, je ne place pas de slogans racistes ou antiracistes parce que j’estime qu’on ne s’en sortira pas de cette manière. Les slogans racistes n’existent pas dans ces cités, ils viennent plutôt de l’extérieur. Pour moi, l’important consistait à montrer des Français et des Maghrébins survivant grâce à la tendresse qui les anime. J’ai fait ce film pour souligner la possibilité d’autres moyens de lutte contre le racisme. Peut-être parce que je suis anti-violent, j’ai choisi de lutter autrement, mon film en est l’expression. (…)

Une histoire d’amitié
C’est l’histoire de deux mecs qu’on n’a pas envisagée. Ils se baladent parce que la peur les tient. Ils sont à la recherche de la pureté. Ils sont arrivés en pleine crise économique et la société ne leur offre aucune perspective. Beaucoup de gens se sentent responsables de cette situation. Ils se donnent bonne conscience, ils justifient leur racisme et leur propre violence. Certains disent que mon film est violent alors qu’on ne voit que deux malheureux coups de poing dans la gueule. Dans Terminator, le mec en tue quarante en trente secondes et ils ne le jugent pas violent ! Je crois simplement qu’ils se cachent en refusant de voir la réalité, ils ont peur de ce constat. Cela me fait un peu mal d’entendre parler de violence à propos de mon film car j’ai fait vraiment le contraire. J’ai plutôt souligné l’humanité des lieux, la solidarité et l’amitié entre les deux personnages, Pat et Madjid. (…) Ce n’est pas un problème de banlieue mais un problème de société. Simplement, mon histoire se situe dans une cité HLM. (…)

Le rôle des femmes
Des spectatrices n’aiment pas la façon dont les femmes sont montrées et ne supportent pas de les voir autant souffrir à l’écran. Gamin, j’avais remarqué que quand la situation devenait difficile, les hommes décampaient tandis que les femmes restaient, se soutenaient et tenaient la cité. Il était donc inévitable que je les aime ainsi. Ce n’est pas moi qui suis dur, c’est la réalité. Je ne sais pas si elles sont plus courageuses, ce n’est pas à moi de l’expliquer. Cette situation m’a choqué mais c’est une constatation, je n’ai rien inventé. (…)

Les acteurs
Les acteurs sont tous formidables, même les débutants. On a passé une annonce dans un journal et on a reçu beaucoup de monde. Rémi Martin a été choisi ainsi. Kader Boukhaneff, je l’avais vu au théâtre et je m’en suis souvenu. Il ne me fallait pas de comédiens connus. J’ai fait une exception avec Laure Duthilleul pour qui j’ai eu le coup de foudre.

L’expression d’un vécu
J’ai vécu avec les gens que je montre, ils m’ont touché en plein coeur et pour cette raison j’ai souhaité parler d’eux. Ce film m’est si proche qu’il en devient douloureux. En même temps, cela fait du bien de balancer sur l’écran tout ce que l’on a emmagasiné émotionnellement. Après, je me sentais mieux. Je crois qu’un auteur crée un truc puis le balance aux gens qui en font ce qu’ils veulent. Le contrôle lui échappe. On me pose un tas de questions en décortiquant mon film. Je tenais à faire parler mes tripes, maintenant je peux passer à autre chose. (…)

Ne pas s’enfermer dans un style
Je n’ai aucune envie d’être taxé de cinéaste immigré, je suis un cinéaste, tout simplement. C’est important pour moi. A l’époque de mon roman, on m’a catalogué en tant qu’écrivain immigré, maintenant on me dit cinéaste immigré. Je refuse de me laisser enfermer dans un style ou dans un ghetto. Ranger dans des catégories arrange et sécurise les gens. « Je ne veux plus qu’on me dévisage mais qu’on m’envisage. » Cette phrase de Cocteau, je l’ai gardée très longtemps en moi. J’ai trouvé l’occasion de la mettre dans le dossier de presse. En définitive, j’aurais pu la placer également sur la première image parce qu’elle définit totalement ce qu’exprime mon film.

Propos de Mehdi Charef extraits d’un entretien réalisé par Danièle Parra en juin 1985

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MISS MONA

Comédie dramatique – 1986 – 1h30
avec Jean Carmet, Ben Smaïl, Albert Delpy, Albert Klein, Hélène Duc, Rémi Martin…
Samir est un jeune immigré. Il vient d’être renvoyé de l’atelier clandestin où il travaillait. Il lui faut recommencer à vagabonder, chercher sa nourriture, faire d’interminables files d’attente… pour essuyer un refus brutal. Tandis qu’il erre un soir dans Pigalle, un vieux travesti, Mona, s’intéresse à lui et installe Samir dans sa caravane. Samir, à son tour sur le trottoir, côtoie le monde des solitudes homosexuelles : un tatoueur, un conducteur de rame de la RATP, un jeune prostitué, étoile éphémère d’un peep show minable…

Miss Mona, c’était la liberté de faire autre chose. J’habitais alors Montmartre, qui n’était pas encore envahi par les touristes. Je connaissais des travestis. Je sortais de l’usine et eux, ils allaient bosser au Bois. Je me suis aperçu que ceux de 45-50 ans, on ne les voyait plus. Ils ne plaisaient plus. Seuls les jeunes continuaient à travailler au Bois et à Pigalle. Les vieux disparaissaient. J’ai donc imaginé ce que pouvait devenir un travesti quand il ne faisait plus recette sur le trottoir, comme Jean Carmet dans le film. A l’époque, j’avais un ami allemand, un clandestin, qui me faisait très peur et qui travaillait sur des chantiers. Et j’ai inventé la rencontre de ce travesti avec un type aussi fort que cet allemand, en faisant de ce dernier un maghrébin. (…)

A propos de Jean Carmet
Il ne voulait pas faire le film. J’avais pensé à lui, à Michel Bouquet et à Philippe Noiret. Pour porter ce rôle, il fallait un monstre. J’en ai parlé à Bouquet et à Jean. Il en avait peur. Il ne voulait pas le faire. Il se demandait ce que les gens allaient penser de lui. Après le film, il s’est sauvé en Suisse. Il m’a laissé seul pour la promotion. Je lui en ai voulu, car le film aurait certainement mieux marché s’il avait été là. Il craignait peut-être que son côté féminin resurgisse. Il était déboussolé. On a eu deux ou trois petites altercations sur le tournage. On s’aimait beaucoup. Ce film m’a énormément aidé. A la projection au Festival de Berlin, je voyais les personnes sortir dix minutes avant la fin. Et les gens m’ont dit qu’ils avaient trouvé le film dur. Moi, en toute sincérité, je ne m’en rendais pas compte.

Propos extraits d’un entretien réalisé par Samir Ardjoum en mars 2002

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CAMOMILLE

Comédie dramatique – 1988 – 1h22
avec Philippine Leroy-Beaulieu, Rémi Martin, Monique Chaumette, Guy Saint-Jean, Albert Delpy…
Martin est mitron dans une boulangerie de la région parisienne. Il vit sous la coupe d’une mère possessive qui lui offre une prostituée une fois par semaine et le tient à l’écart des autres femmes. Sa seule passion c’est la Panhard 58 qu’il construit pièce par pièce. Et puis un jour surgit Camille, droguée, paumée, qu’il recueille. Elle s’installe chez lui. Mais Camille, surnommée « Camomille », est en manque…

Des personnages solitaires…
Le scénario du film part d’une expérience vécue, je me suis trouvé impuissant face au désespoir d’une fille qui voulait mourir. Le film est né de ce personnage que je voulais aider sans savoir comment. Face à elle, il y a l’indifférence, la lâcheté, tout le monde a ses occupations, sa petite vie égoïste. Comme on ne peut ou on ne veut pas faire grand chose, on rêve qu’elle s’en sort et on écrit une histoire où on trouve une solution. Voilà l’origine du film. Peut-être l’ai-je réalisé pour me donner bonne conscience. Ensuite il y a l’excitation de construire les personnages comme je les aime. J’en place toujours un qui parle comme Martin dans Camomille, et un autre silencieux qu’on ne connaît pas comme Samir dans Miss Mona et Madjid dans Le Thé au harem d’Archimède. (…)

… mais non marginaux
Je n’aime pas que l’on qualifie mes personnages de marginaux, nous le sommes tous. Camille est une petite bourgeoise, c’est son histoire qui est marginale. Le mitron ne l’est pas non plus, ce que l’on voit de lui dans le film représente un peu ce que nous cachons tous. Souvent, nos amis ne savent pas vraiment qui nous sommes même s’ils nous connaissent depuis vingt ans. (…) Un vrai marginal refuse la société, ne veut pas s’intégrer. Ce n’est pas le cas de Samir dans Miss Mona qui veut travailler comme tout le monde ou de Martin ici qui travaille et va certainement voter. Il suffirait qu’une petite pointe de bonheur les rende heureux pour qu’ils redeviennent comme tout le monde. (…)

Le même univers…
Même si mes trois premiers films ne se ressemblent pas, on retrouve un peu le même univers. Je ne sais pas vraiment ce qui en ressort à la fin. Peut-être l’espoir, mais c’est un argument bateau, cela ne veut plus rien dire. Peut-être la foi. Deux personnages se rencontrent, s’aident et sortent de leur solitude ; c’est une lueur dans cet univers grave. Ce n’est ni triste ni noir mais grave. Je tiens à cette nuance.

Propos extraits d’un entretien réalisé par Danièle Parra en mai 1988

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AU PAYS DES JULIETS

Comédie dramatique – 1992 – 1h34
avec Laure Duthilleul, Maria Schneider, Claire Nebout, Philippe Saïd, Béatrice Aubry, Sylvie Grainont, Olivier Angèle, Luce Bekistan…
Trois jeunes femmes, incarcérées depuis longtemps dans la même prison près de Lyon, bénéficient le même jour d’une permission de sortie de 24 heures. Elles ne se connaissent pas mais échouent dans une gare proche pour apprendre qu’à cause d’une grève, il n’y a pas de train. L’une d’elles vole un corbillard et y embarque les deux autres, début d’une équipée où chacune parviendra à s’épanouir et à se révéler, malgré les méfiances, les désespoirs, la force des souvenirs, la tentation de se taire ou de se justifier, la tristesse qui peut casser l’envie de profiter de ce répit, avant de revenir au quotidien carcéral…

Le titre rend hommage à la comédienne, réalisatrice et scénariste Juliet Berto (1947-1990) à qui Mehdi Charef aurait souhaité confier un rôle, et il évoque aussi une chanson d’Yves Simon, écrite du vivant de Juliet Berto et inspirée de sa personnalité. On aperçoit son visage sur un écran de télévision, lors d’une séquence se déroulant dans un appartement lyonnais.
Alice.fr

Dans ce film se mêlent les deux amours de Mehdi Charef : les loosers et le cinéma. Au Pays des Juliets, comme le dit Laure Duthilleul, l’une de ses héroïnes, « c’est l’histoire de trois gonzesses qui sortent de taule pour une perm’ de 24 heures ». Trois cabossées de la vie, « trois solitaires qui deviennent solidaires ». La réalité n’existe qu’à travers leurs yeux et chacune n’en voit que ce qui la touche. Tandis que leurs rêves se matérialisent en la personne d’Anna Magnani, de Gelsomina ou de la Jean Seberg d’A bout de souffle vendant le New York Herald Tribune non plus sur les Champs-Elysées mais dans les rues de Lyon.
C.-M. Trémois, Réforme

Ce sont les femmes. J’écris pour les femmes. Mon dernier film parle des femmes et le prochain sera encore sur les femmes. Elles nous ont élevés. Ma mère, ma grand-mère, ma tante… Je n’arrive pas à avoir de héros masculins. Quand le premier rôle est tenu par un homme, c’est un anti-héros. (…) J’aimerais faire un film où le personnage principal serait un homme, comme dans Le Thé au harem d’Archimède. (…)

Plusieurs années séparent Au Pays des Juliets de Marie-Line… Je me suis arrêté pour écrire deux livres, Le Harki de Mériem et La Maison d’Alexina. Et parce que je ne pouvais alors plus continuer. Ce que j’avais vécu avec ces films avait été trop rapide, trop intense. Je souhaitais prendre du recul.
Propos extraits d’un entretien réalisé par Samir Ardjoum en mars 2002
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MARIE-LINE

Drame – 2000 – 1h40
avec Muriel Robin, Fejria Deliba, Valérie Stroh, Yan Epstein, Gilles Treton, M’Bembo, Aïssa Maïga…
Marie-Line est responsable d’une unité de nettoyage dans un supermarché. La meilleure équipe de nettoyage depuis deux ans, et Marie-Line tient à le rester, en dirigeant d’une main de fer ses employées, pour la plupart immigrées. Tout porte à croire que Marie-Line, obsédée par le travail bien fait, et ces femmes n’ont rien en commun. Pourtant, derrière la carapace de « cheftaine », se cache une autre Marie-Line… Marie-Line est une résistante

Dans mon esprit, c’est un peu comme si elle faisait partie de la dernière petite famille française qui reste dans un bloc de HLM. Il y a encore une femme qui vit ici avec son mari, ses enfants et qui s’y sent bien et ne veut pas s’avouer pourquoi elle s’y sent bien. La preuve, quand à un moment elle veut changer de vie et qu’elle se retrouve à la campagne ou au bord de l’eau, elle revient quand même dans sa cité. Elle est dure avec ses employées qui viennent de partout, d’Europe de l’Est, du Maghreb… Elle ne semble penser qu’à une chose : gagner son prix pour la meilleure équipe de nettoyage. Elle a l’impression d’être supérieure à ces autres femmes parce qu’elle est chez elle, et qu’on ne lui demande pas ses papiers. Elle pense que c’est ça la supériorité mais je crois que ce qu’elle nous cache, c’est ce que l’on découvre petit à petit. Elle sait qu’elle va mal, on le voit dès le début du film. On pense que c’est à cause de sa vie privée, de ses rapports avec les gens du parti politique qui l’emploie, mais finalement non ! Elle commence à s’apercevoir que ces femmes qu’elle emploie, clandestines ou pas, lui ressemblent. C’est une clandestine aussi, une clandestine dans son parti, dans sa cité parce qu’elle y reste alors que beaucoup aimeraient bien la quitter s’ils le pouvaient. Mais pour elle c’est un choix. (…)

L’espoir vient des enfants
Parce que je me dis que même lorsque l’on est adulte réactionnaire, on peut s’émouvoir devant le sourire de certains enfants. C’est pour ça qu’inconsciemment, à un moment, Marie-Line met sa main devant la bouche d’un enfant pour qu’il n’appelle pas sa mère et ne se fasse pas remarquer. Je crois que c’est plus un geste de femme, un geste de mère. C’est là que j’ai découvert que Marie-Line était maternelle, ce que je ne savais pas lorsque j’écrivais cette scène. On commence à la découvrir, on sent qu’elle peut, non pas craquer, mais comprendre des choses. Dans la vie, on veut tous s’enrichir, socialement, mais on ne se rend pas forcément compte que l’enrichissement humain est plus fort et je crois que c’est ce dont elle prend conscience à un moment. Le plus intense, c’est s’enrichir de l’autre, je crois que j’ai vraiment découvert ça en tournant ce film. (…)

Un film populaire
J’ai tout fait pour que ce soit populaire, en tous cas pour que ce soit simple. Les personnages qui sont caricaturaux le sont beaucoup plus dans la vie. Je vous assure, ces personnages, je les ai vus. Ils ont la petite mallette, le blazer bleu, la chemise rose et la cravate verte, alors j’en ai enlevé un peu car ça fait trop « Aldo » comme on dit dans notre expression, mais je n’aurais pas dû car ils sont comme ça dans la vie. Même dans
l’esprit c’est pire que ça…. Ça fout les jetons car s’il y a un côté drôle, il y a aussi cette agressivité de ces gens paumés qui deviennent méchants et ne le savent même pas, qui ne s’en rendent même plus compte. (…)

Muriel Robin
La rencontre, c’est tout d’abord le one man show. C’est évident que c’est une grande comédienne donc je n’ai pas eu peur en la prenant. En plus, j’ai été poussé par certaines scènes où je voyais très, très bien Muriel, comme celles où elle chante, parce qu’elle chante très bien et qu’elle sait ce qu’est le music hall. Tout ça m’a encore plus convaincu. A partir du moment où je lui ai envoyé le scénario, je n’ai eu peur que d’une seule chose, c’est qu’elle refuse. Pour la convaincre, ça a été simple car je crois qu’elle a beaucoup aimé le scénario dès le début. Sur le plateau aussi c’était une évidence, ça allait très bien et très vite parce qu’on faisait ça en très peu de prises et qu’elle a vingt ans de boulot derrière elle. Beaucoup de gens oublient qu’elle a bossé avec Michel Bouquet, qu’elle a de nombreuses années de travail derrière elle. Elle est inventive, et même dans les scènes où elle est silencieuse il se passe quelque chose. Ça donne du rythme à l’image et pour ça elle est très forte. Ce sont des films durs à faire pour une actrice car elle est dans tous les plans. Elle rencontre tous les personnages mais ça s’est formidablement passé car elle était tellement heureuse de le faire. Elle était la première sur le plateau et elle en repartait la dernière. (…)

Marie-Line, c’est une rencontre
Je voulais faire se rencontrer des femmes venant de différents horizons, et parler de cette nouvelle immigration issue de l’Est. Par des silences, des regards, des approches, je voulais voir comment des femmes du Maghreb et de l’Est peuvent vivre ensemble. Marie-Line, c’est une rencontre. L’important est que ces femmes ont réussi à se connaître. On ne sait pas quel souvenir elles conserveront les unes des autres. Mais elles garderont en mémoire leur rencontre. Elles se souviendront qu’elles ont vécu quelque chose ensemble. Quand je repense à ce film, je m’aperçois que c’est ça que je voulais faire. Elles sont cinq ou six, toutes ensemble dans ce bistrot, au bord de la mer. Je voulais en arriver à cela, finalement. Après, il y a ces histoires d’immigration, de passages clandestins qui se paient très cher.
Propos recueillis par J.-L. Brunet en décembre 2000 et Samir Ardjoum en mars 2002
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LA FILLE DE KELTOUM

Drame – 2002 – 1h56
avec Cylia Malki, Baya Belal, Jean-Roger Milo, Fatma Ben Saidene,Deborah Lamy, Brahim Ben Salah…
Rallia, une jeune fille de dix-neuf ans, a été adoptée par un couple de Suisses. Elle décide de se rendre dans les montagnes algériennes pour retrouver sa véritable mère dont elle ne connaît que le prénom : Keltoum. Dans une maison au milieu de nulle part, Rallia fait la connaissance de son grand-père et de sa tante Nedjma. Ils lui apprennent que sa mère travaille à El Kantara et qu’elle vient par le car tous les vendredis…

Le choix des actrice
Le réalisateur a choisi Cylia Malki en la voyant au théâtre. Elle avait déjà joué un petit rôle dans Marie-Line. Mehdi Charef explique : Je voulais que dès la première image on sache qu’elle venait d’ailleurs. Quant à Baya Belal, je lui ai demandé de jouer la personne qui a tout le temps peur. C’est le souvenir que j’ai de ma mère pendant la Guerre d’Algérie.

Un tournage en Tunisie
Le film a été tourné en Tunisie. Mehdi Charef d’ajouter : Même s’il avait été possible de trouver un co-producteur en Algérie, je n’aurais pas tourné là-bas. Je n’aurais pas voulu faire courir de risques à mon équipe de techniciens.

L’origine du projet
Mehdi Charef voulait raconter l’histoire d’un enfant arabe tiraillé entre son amitié pour ses copains juifs et français et le drame de la Guerre d’Algérie. J’avais l’intention d’aller chercher là-bas ce qui subsistait de cette enfance, de cette tragédie. Je me sentais assez fort pour revenir dans ce passé effroyable. J’y suis allé… J’ai retrouvé les femmes, les filles de ma montagne. J’ai reconnu leurs chants, leurs rires, leurs pleurs. J’ai changé d’avis, j’ai changé de film.

Mehdi Charef prend son temps pour nous raconter cette histoire. Souvent il laisse parler le paysage et les visages de ses interprètes. Et cette lenteur finit par envoûter, servir l’émotion.
F. Faure, TéléCinéObs

La Fille de Keltoum n’est pas seulement un film contemplatif, c’est aussi une oeuvre poétique, étrange et teintée de frémissantes odeurs sahariennes. Grave, elle sait éviter le gouffre du mélodrame.
Samir Ardjoum, Fluctuat.net

Magnifiquement réalisé dans le désert algérien, La Fille de Keltoum se distingue par une mise en scène ample qui donne un cadre hors du commun à cette histoire.
Samuel Blumenfeld, Le Monde
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CARTOUCHES GAULOISES

Comédie dramatique – 2007 – 1h30
avec Ali Hamada, Thomas Millet, Nadia Samir, Zahia Said, Julien Amate, Tolga Cayir…
C’est le printemps 1962 et la fin de la Guerre d’Algérie. Ali, 10 ans, vend des journaux. Son monde est celui de la guerre, de l’enfance, des attentats et de l’apartheid. Il y a son père, un moujahid dont on lui a dit de dire qu’il est parti travailler en France. Il y a l’arbitraire et la violence de la « pacification ». Il y a le cinéma où Ali va chercher la paix. Et il y a Nico, son meilleur ami, le foot et Garincha, la cabane qu’ils construisent tous ensemble. Et les copains algériens qui se font rafler, exécuter, et les copains français qui partent un à un…

Un pari autobiographique
L’élaboration de Cartouches Gauloises a demandé de nombreux efforts à Mehdi Charef. Situé au printemps 1962, juste avant que l’été ne vienne célébrer l’Indépendance de l’Algérie, le film raconte un bout de la propre histoire du réalisateur. Toutefois, ce dernier n’a pas souhaité s’immerger dans un récit totalement autobiographique : Il y a beaucoup de choses qui viennent de moi, de mon expérience : ma tante, l’oncle emprisonné par les soldats français et emmené dans le camion, ma mère qui se fait frapper par le harki… Je n’ai pas voulu creuser mes propres souvenirs, je me suis contenté de ce que je me rappelais clairement, cela suffisait pour faire mon film. Pour le reste, ce sont des choses que mes parents m’ont racontées plus tard.

Une gestation longue…
Majoritairement autobiographique, Cartouches Gauloises ne s’est pas construit en un jour. Si l’envie était là, Mehdi Charef avait quelques appréhensions à retourner dans cette partie de son enfance. Cela ne s’est pas fait tout de suite parce que je craignais les gens : Français, Harkis, Algériens… La vision que j’avais de la guerre n’était pas celle des adultes, et je le savais. Je suis d’une génération où mon père me disait qu’il fallait se taire quand on habitait dans un pays étranger, et surtout ne pas faire de politique, ni de manifestations… Je n’ai pas pu écrire pendant longtemps car j’étais inconsciemment attaché à ça. Et je ne voulais pas que, sur certaines scènes, on reproche au petit Algérien que je suis de régler ses comptes avec la France. Mais, à un moment donné, ça doit sortir : on en a marre de ce silence, marre qu’on dise que ce n’était pas une guerre, alors que c’est faux. J’avais besoin de le dire. A chaque film que je faisais, à chaque film qui me tenait à une distance confortable de Cartouches Gauloises, ce film revenait, attendait que je m’en occupe comme un enfant qui attend son père et qui veut se faire raconter son histoire, son enfance.

… et douloureuse
Afin de se plonger dans ce film, Mehdi Charef a dû se replonger dans tous les souvenirs qu’il avait tenté d’occulter. De ce long processus, il est parvenu à retirer une expérience aussi unique que douloureuse. Quand j’ai commencé à écrire Cartouches Gauloises, j’ai tout retrouvé… les cicatrices, les douleurs. J’ai aussi retrouvé intact le malaise de fouiller dans ma mémoire lorsque je suis revenu à Tlemcen et Maghnia en repérage… L’angoisse quand j’ai posé mes valises à quelques dizaines de kilomètres des lieux de mon enfance. Il y a beaucoup de scènes dans le film où sur le moment, je croyais faire du cinéma et le soir, le lendemain, j’étais très mal. Parce que j’étais allé dans quelque chose que j’avais vécu très fortement, très douloureusement. Non seulement, je le revivais, mais j’étais là à le recréer, avec des acteurs et des techniciens. Et je l’avais voulu. Mehdi Charef a choisi le titre Cartouches Gauloises en raison de souvenirs et d’effluves liés à son enfance. Quand j’ai commencé à vendre les journaux dans les bistrots français, tous les soldats fumaient tellement ils étaient stressés. Une odeur que je ne connaissais pas, car le tabac étant trop cher, nos parents chiquaient et ne fumaient pas. Il y avait ces paquets blancs, verts, bleus, ils avaient des cartouches entières gratuites, il y en avait partout, j’aimais bien les voir… Et puis Gauloises parce que c’est l’histoire de la France, les Gaulois, comme on nous apprenait à l’école… Et les cartouches, c’est aussi les balles qu’on entendait siffler…

Dans Cartouches Gauloises, les enfants passent une grande partie de leur temps à la construction d’une cabane. (…) Mehdi Charef a d’ailleurs mis trente ans à en comprendre la signification. C’est en écrivant la dernière version du scénario que je me suis rendu compte que cette cabane symbolisait l’Algérie.

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