jpd1_s Cinéaste en Gironde

Jean-Pierre Denis


 

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Pour sa 2° édition d’Un cinéaste en Gironde, l’ACPG a accueilli un grand nom du cinéma français, Jean-Pierre DENIS, du 24 au 28 mai 2005.

C’est avec un grand plaisir qu’il a rencontré le public girondin ainsi que les élèves de plusieurs établissements scolaires du département.

 

12 séances ont été organisées dans 7 cinémas girondins (Léognan, Cestas, Bazas, La Réole, St-Médard-en-Jalles, Bègles et Créon).

665 spectateurs, dont 343 scolaires, sont venus découvrir 4 de ses films et rencontrer un homme accessible et passionnant.

 

 

{tab=Edito}

Le cinéma a su traverser le temps depuis son invention grâce aux énergies et passions complémentaires des créateurs que sont les cinéastes et les diffuseurs que sont les salles de cinéma. L’accueil d’un cinéaste au sein même de nos cinémas girondins, représente un bonheur sans pareil pour tous les responsables de salles qui militent pour un cinéma de qualité à faire partager avec son public.

Pour cette seconde édition de Un cinéaste en Gironde, c’est le réalisateur et scénariste aquitain, Jean-Pierre Denis, qui a accepté notre invitation, en venant à la rencontre du public, dans les salles de notre association. Sa carrière est celle d’un cinéaste solitaire qui n’a pas le souci de la réussite, mais chacun de ses films est empreint d’humanité, de sincérité et de simplicité, souvent remarqué et salué lors de festivals.

En acceptant de rencontrer les collégiens et les lycéens autour de son film Histoire d’Adrien (tourné entièrement en langue occitane), il pourra aborder les questions de l’identité régionale face aux enjeux communautaires. En abordant l’épisode de la guerre de 1870 avec le film Champ d’honneur, il rappellera le devoir de mémoire sur une période oubliée de l’histoire de France.

En parcourant ce livret, nous vous invitons à faire la connaissance d’un cinéaste singulier, dont la carrière repose sur une volonté de faire un cinéma du réel, en s’attachant à la symbolique et aux petits détails de la vie. Nous vous invitons également à venir à la rencontre de Jean-Pierre Denis et à découvrir son dernier film La petite chartreuse dans les salles de notre association participant à l’opération, dont toutes s’engagent sur la voie de la diversité, de l’identité et de la proximité!

Christian VARDEN
Président de l’Association des Cinémas de Proximité de la Gironde

 

{tab=Les films présentés}

HISTOIRE D’ADRIEN
Drame – 1981 – 1h35
avec Bertrand Sautureau, Serge Dominique, Marcelle Dessalles, Pierre Dieuaide

Dans le Périgord du début du siècle, Adrien, enfant illégitime, est recueilli par sa grand-mère. Lorsque la Première Guerre Mondiale prend fin, il devient cheminot et prend part aux grèves de 1920.

CRITIQUES
Nous n’osions plus y croire, nous n’osions plus l’espérer : un film qui redirait un pays, une terre, une culture. Un film qui dirait la France autrement : plus et moins que la France, un coin de France, un pan de cette Occitanie qui revient à la vie, à la conscience d’une histoire, d’une culture spécifiques, sans pour autant tomber dans les travers du folklore. Mais aussi un film qui parlerait une autre langue, deux fois : la langue occitane d’abord, tout naturellement, telle qu’on pouvait la parler au début du siècle et qu’on la parle encore parfois dans le Périgord ; et, indissociable de cette langue, de la respiration de cette langue, un certain style de filmage qui prend son temps pour cheminer, s’agripper aux saisons, aux arbres, aux tournures des robes, à la fatigue des murs.

Le Monde
Jean-Pierre Denis se défend d’être un cinéaste régionaliste. Il n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans un ghetto. Si on parle occitan dans son film c’est une démarche cohérente : les gens parlent la langue d’une époque et du lieu. Il ne faut chercher aucune démarche théorique.

Le Film Français
Le regard du réalisateur est tout contemplatif. Sa caméra, souvent fixe, les plans confinent à une sorte de lancinance. Bref, à travers tout cela, Histoire d’Adrien essaie de retrouver autre chose que les apparences d’un temps : la vérité et la rugosité populaires et attentives des contes et de la tradition orale si longtemps tenace en pays d’Oc.
L’Humanité
L’histoire d’Adrien, c’est une vie racontée en 95 minutes denses, pétrues d’émotion et de dignité (…) Une photographie simple, sans fioritures inutiles. (…) Jean-Pierre Denis refuse tout effet, tout lyrisme facile : ce conteur a la pudeur des poètes.
Télé 7 jours

CHAMP D’HONNEUR
Drame – 1987 – 1h27
avec André Wilms, Cris Campion, Pascale Rocard, Eric Wapler

L’hiver 1869 à Sauvagnac, petit village de Dordogne. La bourgeoisie règne de façon quasi-féodale sur une France encore paysanne. La conscription s’effectue par tirage au sort. Arnaud Florent, fils de notable, vient de tirer un mauvais numéro qui l’oblige à effectuer cinq années de service. La loi lui offre cependant la possibilité de racheter son exemption. Un paysan pauvre, Pierre Naboulet, part à sa place en échange de quelques pièces d’or.

CRITIQUES
Ce cinéaste singulier, douanier de son état, remarqué par Robert Redford et invité par lui au Sundance Institute pour se perfectionner, s’est ici attaqué à un sujet fort et universel, celui de la guerre. (…) Aucune emphase, aucune complaisance esthétisante : une beauté simple et sans cliché publicitaire. Une interprétation sobre, touchante (Pascale Rocard, excellente, est la fiancée de Pierre), évite tout effet grandiloquent, toute leçon, sans affaiblir néanmoins la dénonciation de l’absurdité de la guerre et des cruautés que la peur engendre. Jean-Pierre Denis – et toute son équipe visiblement – appartient à ce courant classique et spécifiquement français dont Alain Cavalier est l’un des maîtres, qu’il le veuille ou non. Ce n’est pas un mince compliment, et on lui souhaite de parvenir au même épanouissement que celui-ci. Champ d’honneur est une réussite austère et prenante, une pure merveille qui devrait faire assez long chemin dans nos mémoires.
Le Monde
Le film séduit par la manière perpétuellement rêveuse, presque assoupie, de montrer l’intrigue. Ce qui fait que dans un film très précisément déterminé dans une époque, l’histoire et la géographie sont paradoxalement abstraites, quasi en apesanteur. Certes, il nous dit qu’on est tantôt dans les vallées de la Dordogne, tantôt dans les vallons d’Alsace, mais c’est la même brume qui diffuse au petit matin dans les mêmes sous-bois. (…) Même trouble pour l’histoire, la grande comme la petite. Bien sûr c’est Napoléon III, Bismark, la dépêche d’Ems et Sedan, mais c’est surtout la boucherie humaine montrée comme il convient : au ras des cadavres, entre la sueur des chevaux égorgés et le sang qui s’écoule.
Libération


LA PETITE CHARTREUSE

2005 – 1h30
avec Olivier Gourmet, Marie-Josée Croze, Bertille Noël-Brunreau, Marisa Borini, Yves Jacques, Elisabeth Macocco

Etienne Vollard, un libraire passionné de montagne et doué d’une mémoire hors du commun, mène une existence plutôt solitaire jusqu’au jour où il renverse accidentellement Eva, une fillette de huit ans. Entre Eva, au chevet de laquelle il se retrouve et Pascale, la jeune mère incapable de faire face, Vollard, le « raconteur d’histoires », père et mère de substitution, va accomplir le miracle du prince charmant.

CRITIQUES
A la fois totalement réaliste et incroyablement poétique, La Petite chartreuse est une oeuvre noire sans être mortifère. Denis ne joue pas avec les sentiments, il les sublime.
Studio Magazine

HISTOIRE D’ADRIEN
Drame – 1981 – 1h35
avec Bertrand Sautureau, Serge Dominique, Marcelle Dessalles, Pierre Dieuaide
Ce film est le premier long métrage de Jean-Pierre Denis, parlé entièrement en occitan, sous-titré en français. Il raconte la naissance, l’enfance et le passage à l’âge adulte d’Adrien, enfant illégitime périgourdin, dans les vingt premières années du siècle. Elevé par sa grand-mère dans « une nature chargée de lumière et de rêve » puis placé comme commis dans un moulin, il approche un autre univers et notamment celui de l’école où l’instituteur parle, en français, du « plus tard », de l’avenir. Lorsque la Première Guerre Mondiale prend fin, il devient cheminot sur les voies ferrées du Sud Ouest et découvre la camaraderie du travail. Adrien connaît un destin qui se mêle à celui d’un Périgord en pleine mutation. A travers son histoire, c’est le Périgord et ses habitants qui transparaissent.

Natif du Périgord, Jean-Pierre Denis a voulu, pour son premier film, rendre hommage à sa région et à ses habitants. C’est en partie grâce à leur concours que le projet a vu le jour, affirmant l’expression d’un courant cinématographique régional. Jean-Pierre Denis de dire à l’époque :

Je suis né et j’habite dans les lieux où on a tourné. Depuis très longtemps je ressentais le besoin d’exprimer quelque chose qui puisse s’inscrire dans le tissu social, économique, historique de cette région, quelque chose qui vienne en réaction directe contre une image trop souvent banalisée, style « croquis du Périgord », qui falsifie le passé et travaille dans le sens d’une régression.

Histoire d’Adrien fut tourné en langue occitane puis sous-titré. Les acteurs, tous non professionnels, n’eurent pas besoin de réapprendre la vieille langue d’Oc, excepté le jeune garçon qui joue le rôle d’Adrien enfant. Le film a été entièrement tourné en décors naturels et Jean-Pierre Denis précise que nous n’avons pas loué d’accessoires : la batteuse, par exemple, était dans un hangar, il a suffi de remettre les courroies… et elle a fonctionné. Tous ces vêtements avaient été récupérés dans des greniers… Tous ces habits avaient une histoire. Histoire d’Adrien est un film produit en marge des systèmes habituels de production. Les producteurs crédités au générique n’ont joué qu’un rôle administratif. L’argent a été rassemblé grâce à la tournée d’une petite troupe de théâtre locale, le Ministère de l’Agriculture, l’Année du Patrimoine, le Conseil Général…

Sélectionné par la Semaine internationale de la Critique, Histoire d’Adrien a obtenu la Caméra d’Or au Festival de Cannes 1980.

Deux années de travail, la participation de cinq cent habitants de différents villages de Dordogne, la collaboration d’une équipe technique professionnelle, des aides financières du secteur public ont permis de réaliser le tournage du long métrage Histoire d’Adrien, chronique rurale du début du siècle en Périgord. Sur plusieurs plans, l’aboutissement de ce projet constitue une création et une expérience régionale sans précédent. Conçu de façon artisanale, exclusivement financé par des aides, ce film fait appel à des acteurs non professionnels, des hommes et des femmes de la région, porteurs de forces de créativité insoupçonnables. Il a été choisi de raconter une histoire, de retrouver à travers des signes, des comportements et une langue, une entité, une émotion capables de renvoyer chaque image à l’affectivité du spectateur. Historiquement, culturellement, socialement, le récit appartient à ceux qui le font vivre à l’écran, puisant sa richesse dans le vécu et dans l’histoire de leur région ; les gestes, le travail, l’imaginaire, les rapports sociaux y sont autant de représentations inscrites avec force dans la réalité rurale d’aujourd’hui.
Jean-Pierre Denis

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LA PALOMBIERE
Romance – 1983 – 1h30
avec Christiane Millet, Jean-Claude Bourbault

Un petit village du Périgord, à l’orée de l’automne, quand les arbres commencent à roussir, Paul, trente-six ans, célibataire endurci et homme à tout faire de la mairie, se désennuie en guettant et chassant les palombes de ses cabanons installés en pleine forêt, au-delà de la nationale. Sa soeur Sylvette va se marier et il doit quitter la grande maison familiale quand survient la nouvelle institutrice, Claire. Solitaire, belle, élégante, elle n’est pas comme les autres filles du village. Et, bien sûr, Paul s’éprend de cette étrangère inaccessible. Des rencontres fortuites, des mots anodins, quelques regards suffisent à nourri cette passion inattendue qui a les couleurs du rêve.

C’est avec une grande pudeur que Jean-Pierre Denis filme cet état d’attente avide, cette passivité en alerte, cette demande impérative, bref, ce jeu de séduction qu’on appelle le désir : formidable appel des corps qui en appelle au coeur nu, dépouillé de ses oripeaux hypocrites. Dans cette aventure flotte un parfum de romantisme et d’absolu qui défie les codes sociaux. La société s’effraye quand la jeune femme cultivée et le terrien sombre et bourru s’approchent. Parce que, pense-t-on, ils ne sont pas faits pour construire quelque chose de sérieux ensemble tant leurs milieux d’origine sont hétérogènes. A la parole, à la confrontation des cultures, au choc des intelligences, ils préfèrent les émotions : le silence, le regard qui accepte, et le geste vrai. Avec ce film, Jean-Pierre revient à Cannes en 1983 dans la section Perspectives du Cinéma Français.

Ce que j’aime ce sont les histoires qui cheminent, les passages qui conduisent de l’individu à la société.

De ce village du Périgord où il a grandi et qu’il a mis en scène dans ce film, il a fait une forêt de symboles où chacun, sans même les pénétrer, ne peut que trouver son compte. Il y a la plaine. C’est le lieu du fonctionnement, l’ordre des choses, la circulation naturelle de la vie. Puis une frontière, la nationale, qui représente la migration, le passage, le départ, l’indifférence. Et enfin, au-delà, les collines, monde cosmique, mystère, amour, et la haute échelle qui mène tout là-haut, à la Palombière, où Claire finira par grimper avec Paul.
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CHAMP D’HONNEUR
Drame – 1987 – 1h27
avec André Wilms, Cris Campion, Pascale Rocard, Eric Wapler
L’hiver 1869 à Sauvagnac, petit village de Dordogne. La bourgeoisie règne de façon quasi-féodale sur une France encore paysanne. La conscription s’effectue par tirage au sort. Arnaud Florent, fils de notable, vient de tirer un mauvais numéro qui l’oblige à effectuer cinq années de service. La loi lui offre cependant la possibilité de racheter son exemption. Un paysan pauvre, Pierre Naboulet (Cris Campion, le mousse des Pirates de Polanski), part à sa place en échange de quelques pièces d’or. Il quitte son village, sa famille et sa fiancée Henriette. C’est à Reims que Pierre doit se forger à la rude vie militaire. Eté 1870 : la guerre éclate avec la Prusse. Le régiment de Pierre est affecté au front d’Alsace. Dans ce conflit que l’on perçoit encore mal – on parle d’empoisonner les puits ou d’aller chercher les fauves d’Afrique – les premiers combats tournent très vite à la déroute pour l’armée française, rapidement enfoncée par les troupes prussiennes. Aux massacres succède la débâcle. Pierre, blessé et isolé, part à la recherche de ses lignes. Il erre dans la forêt alsacienne dévastée, dans les horreurs des charniers. Il rencontre un enfant probablement orphelin, perdu comme lui. A la méfiance réciproque – l’enfant ne parle que le patois alsacien – fait place une étroite complicité qui les aide à surmonter les pièges et les peurs que cache une région devenue hostile.

Champ d’honneur, situé autour de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse, est un projet très ancien que Jean-Pierre Denis portait déjà en lui dès Histoire d’Adrien. Il en avait même tiré un court métrage d’une dizaine de minutes s’inspirant du poème de Rimbaud « Le dormeur du val » et du roman de Zola « La Débâcle ». Pour la troisième fois, après Histoire d’Adrien (Caméra d’Or 1980) et La Palombière (Perspectives du Cinéma Français 1983), Jean-Pierre Denis est présent au Festival de Cannes avec ce film, Champ d’honneur, retenu dans la sélection officielle du 40ème festival (1987).

Cette progression ne semble pas voir modifié le style et le regard du réalisateur. Il reste dans son appréhension du cinéma – et c’est certainement une qualité aujourd’hui – une sérénité patiente dans le travail, un mouvement de l’oeil qui prend tout son temps pour bien voir, et même pour simplifier ou purifier en douceur le spectateur considéré. Jean-Pierre Denis se sent à l’aise dans le cinéma d’ambiance et d’attention aux petits riens de la vie. Et préfère filmer la bataille avec le minimum d’effets, recherchant avant tout le détail symbolique.
Plus il avance, plus Jean-Pierre Denis manifeste sa différence propre. A l’écart des modes et des courants qui plaident pour un cinéma efficace, avec des stars de préférence, et les inévitables ingrédients de base de la production de l’époque (violence, sexe), il choisit des sujets dont il peut maîtriser le rythme, la couleur, le mouvement. Aux sujets citadins il préfère, fidèles à ses origines, les histoires de pays, avec des êtres revendiquant en tout point leur identité. Dans Champ d’honneur, le héros, mal né, malmené, se cherche sans cesse dans ses rencontres dans lesquelles il mesure ses aptitudes à échanger, à se protéger, à aimer, à vivre. Sans cesse il tente de se situer par rapport à l’injustice, la haine, la folie meurtrière de l’homme. Comme Adrien voulait vivre sa condition ouvrière dans la dignité, comme l’homme et la femme de La Palombière mesurent leur approche réciproque avec prudence pour ne pas se renier eux-mêmes, de même Pierre Naboulet s’en prend à son destin.

Aux sujets citadins il préfère, fidèles à ses origines, les histoires de pays, avec des êtres revendiquant en tout point leur identité.

Le scénario du film a été retenu par le Sundance Institute de Robert Redford en 1984, ce qui a permis à Jean-Pierre Denis de confronter idées et expériences avec de grands noms du cinéma dont Waldo Salt (auteur de Macadam Cox-Boy, Serpico, Retour). Ils ont traqué toutes les faiblesses de mon scénario. Neuf fois sur dix, ils avaient raison. En France, on reprochait une trop grande douceur dans les rapports entre mes personnages. Grâce à eux, Champ d’honneur a le rythme d’un roulement de tambour.
Jean-Pierre Denis (extraits de propos recueillis par Jean-Pierre Lacomme, France Soir)
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LES BLESSURES ASSASSINES
Drame – 2000 – 1h34
avec Sylvie Testud, Julie-Marie Parmentier, Isabelle Renauld, François Levantal, Dominique Labourier, Jean-Gabriel Nordmann, Marie Donnio
D’après l’affaire Papin de Paulette Houdyer
J’avais vingt-huit jours quand on m’a confiée à tante Isabelle et je savais déjà : il n’y avait pas de place pour moi. Mon père, j’ai passé ma vie à l’attendre. Ma mère, j’ai jamais pu l’appeler maman. Il me restait mes sœurs… Celle qui prononce ces mots s’appelle Christine Papin. Elle est au centre de « L’affaire Papin », une histoire aussi célèbre qu’énigmatique, qui a inspiré des auteurs tels que Jean Genet, Jacques Lacan, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Paul Eluard, entre autres. Tous se sont passionnés pour ce fait divers inexplicable : l’assassinat par Christine et sa sœur Léa de leur patronne et de sa fille, dans Le Mans des années 30. Les blessures assassines dresse le portrait de deux vies tirées vers l’intérieur, d’un quotidien qui n’a cessé de ramener les deux sœurs à elles-mêmes, en les isolant du monde. Le film explore depuis l’enfance le lien qui unissait les sœurs, cherche et tente de comprendre comment et pourquoi un tel crime a pu se produire. Car s’il s’agit d’un crime, c’est aussi l’histoire d’un amour illimité, exclusif, absolu.

De Genet avec Les Bonnes jusqu’à Chabrol avec La Cérémonie, de nombreux écrivains et cinéastes ont brodé sur ce motif. Jean-Pierre Denis, lui, est un conteur qui s’en tient à la trame. Pas de romanesque. Pas de musique, pas d’effet, pas d’explication policière. Plutôt que développer le motif, il cherche l’os de l’histoire. Qui est au fond d’un puits de ténèbres, grouillant de frustrations et de désirs, au fond de l’âme de deux jeunes filles, deux sœurs aux rapports inextricables. Comme les trois précédents films du réalisateur étaient des tableaux provinciaux de la vie ordinaire, Les blessures assassines est un nouveau conte. Un conte horrifique, mais tout aussi ordinaire. Il trouve une force incroyable dans la reconstitution de l’époque. Pour une fois, les objets, les décors, les costumes ne sont pas accessoires. Ils expriment la mentalité de leurs propriétaires.

Car ce film sec comme un coup de trique est au plus près des sentiments désespérés de ses deux jeunes femmes, à la fois meurtrières et victimes de leur condition. Un fer à repasser ou une étoffe prennent ici valeur d’explication. Tout autre développement, notamment psychologique, serait superflu. On est donc saisi par cet état des lieux qui est, aussi, un état des cœurs. D’autant que les interprètes, presque toutes féminines, sont d’une intensité… blessante. Leurs plaies à vif deviennent les nôtres. (…) Les deux criminelles se consument dans un mélange de sensualité, de révolte et soumission morbides. (…) C’est là aussi que Jean-Pierre Denis a réussi une grande mise en scène. A la minutie d’une époque ressuscitée correspond celle de l’interprétation, délicate et fine – et d’autant plus effrayante. Car le crime des sœurs Papin appartient bien à tout le monde. Chacun image et comprend ce qu’il veut. Tous les rapports de police n’y peuvent rien. Et Les blessures assassines remet le spectateur face à la véritable horreur : celle de ses propres pulsions.
Aden

Le choix d’un récit chronologique laisse en arrière-plan le fait divers tout en le laissant présager, comme l’inéluctable dénouement d’une tragédie. Mais bien avant que n’explose la violence des deux sœurs, la violence la plus grande est bien celle qu’elles subissent elles-mêmes dans leur famille ou dans leur travail. Et ce regard sera d’autant plus redouté quand les deux sœurs auront trouvé l’une dans l’autre le seul réconfort qui ne peut leur être ôté : l’amour incestueux. Comme le reste du film, la liaison entre les deux sœurs est filmée avec précision et pudeur, d’une manière qui souligne sa tendresse, mais aussi son caractère transgressif et désespéré. Mais dès qu’elles se sentiront surprises, prises au piège, le meurtre devient inévitable. Il y a là le meilleur du film, où l’on admet leur tendresse comme un refuge inavouable à l’époque. Alors le long inventaire des petites frustrations du début prend son sens. (…) Au fond, on sait bien que les meurtriers sont aussi des victimes criant leurs meurtrissures. Mais ici, contre la sourde hypocrisie des opinions, un film ose le crier de façon plus charnelle encore.
Première

Je me trouve beaucoup angoissé, plus porté, chaque fois que j’ai à travailler avec un matériel existant, à adapter, ce qui a été le cas pour Les blessures assassines. Je me suis trouvé à travailler sur un terreau de vécu avec une profondeur dans chaque situation, chaque scène, même la plus anecdotique. (…) Au-delà du crime, c’est chaque événement, chaque blessure affective, chaque situation qui vous touche et vous attache. A tel point que je n’ai été capable d’écrire un premier scénario que dans la subjectivité de Christine : « Moi, Christine, j’avais vingt-huit jours quand… »
Jean-Pierre Denis
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LA PETITE CHARTREUSE
Comédie dramatique – 2005 – 1h30
avec Olivier Gourmet, Marie-Josée Croze, Bertille Noël-Bruneau, Marisa Borini, Yves Jacques, Elisabeth Macocco
D’après La Petite chartreuse de Pierre Péju (Prix du Livre Inter 2003)
Etienne Vollard, un libraire passionné de montagne et doué d’une mémoire hors du commun, mène une existence plutôt solitaire jusqu’au jour où il renverse accidentellement Eva, une fillette de huit ans. Entre Eva, au chevet de laquelle il se trouve et Pascale, la jeune mère incapable de faire face, Vollard, le « raconteur d’histoires », père et mère de substitution, va accomplir le miracle du prince charmant.
Il s’agit d’un conte moderne, contemporain, d’une variation poétique autour de la solitude, du silence et de la difficulté ou de l’impossibilité d’être. La jeune Pascale qui se voudrait mère mais qui n’y arrive pas, Eva, la petite fille ballottée, aimée, meurtrie, Vollard, le libraire, solitaire, en proie aux tourments de sa mémoire, transcendant sa douleur. Accident de rencontres, croisement de solitudes, trois destinées secrètement liées. Çà se passe à Grenoble et à la montagne, dans la nature, symbole de pureté et de renouveau, lieu possible de rédemption. C’est un conte d’espérance qui veut croire à la force de l’être humain, au don de soi, à ces fils fragiles qui nous relient et que Vollard, vigile obligé, entreprend de tisser.
Jean-Pierre Denis

Après le succès des Blessures assassines en 2000, Jean-Pierre Denis s’attelle à un projet ancien sur les Cathares, mais, pour des questions de budget et de casting, le film ne voit pas le jour. Il reprend alors son métier de contrôleur des douanes, jusqu’au jour où Prune Berge, responsable de l’audiovisuel aux éditions Gallimard, lui fait lire La Petite Chartreuse.

Il y avait dans le livre des éléments qui m’attiraient et d’autres qui me rebutaient : je me sentais bloqué par le désespoir et une certaine noirceur du propos, tout en étant intéressé par la solitude des personnages et par le rapport à la nature et à la montagne d’Etienne Vollard.

A la parution du livre (…) j’ai reçu plusieurs propositions d’adaptation pour le cinéma et la télévision. Mais la seule rencontre qui m’ait ému fut celle avec Jean-Pierre Denis, confie Pierre Péju, l’auteur du roman La Petite Chartreuse. Concernant le travail d’adaptation fait par le réalisateur et son co-scénariste Yvon Rouvé (qui fut notamment assistant réalisateur sur trois films de Claude Sautet), l’écrivain ajoute : le livre est divisé en trois parties, et dans la partie centrale un narrateur extérieur livre des informations sur le passé d’Etienne Vollard. Pour traduire cela de manière cinématographique, Jean-Pierre a eu l’idée d’introduire un personnage, qui est sa propre création, ce que je respecte tout à fait. Jean-Pierre s’est encore d’avantage écarté de mon protagoniste en introduisant la dimension de l’alcool pour éclairer le passé du personnage. C’est un élément qui n’existe pas dans le livre et qui fonctionne très bien dans le film.

Jean-Pierre Denis évoque le danger qui le guettait avec une telle histoire : le sentimentalisme. Dès l’écriture, notre principal souci était de faire la chasse au pathos. Je m’étais dit que la réalité de l’histoire risquait de plaquer le spectateur au sol sans qu’il puisse ensuite se relever! Car dès lors qu’on se retrouve dans un hôpital, cela peut s’avérer rédhibitoire et « plombant ». Pendant tout le tournage, je n’ai cessé de me demander si je pouvais vraiment affronter ce type de récit sans que le réel ne prenne systématiquement le dessus sur l’imaginaire.

Le titre du film fait référence au site naturel de La Grande Chartreuse, massif alpin qui renferme un monastère. C’est là, tout près de Grenoble, que se situe l’action du livre et du film. Le cinéaste précise : Deux séquences du scénario évoquaient le vœu de silence des Chartreux et Vollard apercevait des moines chartreux, semblables à des ombres fugitives qui s’évanouissent dans un sous-bois. Mais finalement au montage, ces scènes m’ont paru un peu en rupture de ton avec le récit. Le sens du titre reste ainsi plus métaphorique.

A propos de Jean-Pierre Denis, Olivier Gourmet (Le Couperet, Le Fils, Rosetta…) dit : J’ai immédiatement apprécié Jean-Pierre Denis car c’est quelqu’un de simple et j’ai tout de suite vu que nous allions nous entendre. Même s’il est originaire de Dordogne et moi des Ardennes belges. (…) Ce que j’aime beaucoup chez lui c’est qu’il part d’un cas individuel pour tendre vers l’universel. Avec des sujets graves et difficiles, il arrive à toucher le plus large public. On sent chez lui une humanité profonde qui me touche énormément. Sur le plateau, il a réussi l’essentiel : emmener toute l’équipe dans son univers, nous faire partager la même histoire, tout en laissant l’imaginaire de chacun fonctionner – mais fonctionner dans la même direction, avec la même finalité.

Jean-Pierre Denis (…) reste fidèle à son art de l’épure, de la suggestion. (…) A la fois conte, récit initiatique et fiction charnelle, La Petite chartreuse ne bavarde pas. Par la seule force de sa mise en scène, aussi sensible dans les montagnes enneigées que dans les couloirs glaçants de l’hôpital, le cinéaste enregistre l’essentiel d’une vie qui vibre et palpite.
Première

Contrairement au roman, porté par la poésie de l’imaginaire, le film bouleversant de Jean-Pierre Denis, noyé dans la brume savoyarde, est sans cesse rattrapé par la réalité. Mais les deux expriment avec la même rage ce don absolu de soi qu’un homme sans illusions peut faire pour sauver une petite vie que la vie a oublié.
Le Nouvel Observateur

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