picresized_1252615065_bt_jmm Cinéaste en Gironde

Bertrand Tavernier


picresized_1252615065_bt_jmmPour sa 1° édition d’Un cinéaste en Gironde, l’ACPG a accueilli un grand nom du cinéma français, Bertrand TAVERNIER, du 13 au 16 juin 2004.

C’est avec un grand plaisir qu’il a rencontré le public girondin ainsi que les élèves de plusieurs établissements scolaires du département.

 

8 séances ont été organisées dans 6 cinémas girondins (Pauillac, Pessac, Langon, Monségur, Gujan-Mestras et Cadillac).

1123 spectateurs, dont 493 scolaires, sont venus découvrir 4 de ses films et rencontrer un homme accessible et passionnant.

 

 

 

{tab=Edito}

La « tournée » cinéphilique de Bertrand Tavernier

 

En 1966, François Truffaut montrait dans le film Fahrenheit 451 un monde futur dans lequel les télévisions ont envahi les maisons. Les livres qui « empêcheraient les gens d’être heureux » sont bannis et les pompiers brûlent tout ouvrage dissimulé. A la fin de l’œuvre, Montag, un pompier rebelle, rejoint des « hommes-livres » dans une forêt. Pour sauver la littérature, ces résistants apprennent chacun un classique par cœur.

 

Bertrand Tavernier ressemble à ces résistants de la culture qui entretiennent et transmettent une mémoire du cinéma. A la fois érudit et passionné, animé d’une énergique et infatigable envie de faire partager ce goût du cinéma, il est une petite cinémathèque à lui tout seul.
Mais avant tout, il est cinéaste. Un homme de cinéma qui montre et qui parle, qui montre bien et qui parle fort. Il sait montrer les envers, les dessous de l’Histoire (Capitaine Conan, La vie et rien d’autre, Le Juge et l’assassin…) avec une exigence morale, une précision historique qui forcent l’admiration. Il sait parler des erreurs et des errements de notre société (L627, Ça commence aujourd’hui), interpeller les politiques et proclamer ses professions de foi.
Enfin, Bertrand Tavernier sait aussi chuchoter, nous entretenir de l’intime, avec une délicatesse, une douceur qui étonne et rassure (Un dimanche à la campagne, Daddy Nostalgie…).

 

Passionné, militant, cinéaste et cinéphile, Bertrand Tavernier apparaît donc comme l’ambassadeur idéal de cette première édition d’Un cinéaste en Gironde, initiée par le Conseil Général. Cet événement, car c’en est un, correspond précisément à nos choix et à notre vocation de cinémas de proximité : montrer des films de qualité, mais également provoquer des rencontres entre le public et les auteurs, tout en distillant une curiosité et une saine exigence envers la culture et le patrimoine cinématographique.
Les cinémas de proximité de la Gironde tiennent ici à remercier chaleureusement Bertrand Tavernier pour avoir accepté cette « tournée cinéphilique » alors qu’il termine son dernier film. Remerciements également au Conseil Général de la Gironde pour sa capacité à inventer un projet d’une telle qualité sur des territoires bien souvent exclus de ce type de proposition. Sans oublier, naturellement, Jean-Claude Calon et Jean-Claude Raspiengas, qui ont su entretenir des liens indispensables à cette aventure.
Quand à vous, chers spectateurs, sachez qu’avoir six ou sept occasions de rencontrer Bertrand Tavernier, autour d’un film, d’un verre et d’une sélection de livres, « cela ne se manque pas », comme disent les critiques.

François Aymé
Président de l’Association des Cinémas de Proximité de la Gironde

{tab=Films programmés}
UN DIMANCHE A LA CAMPAGNE
1980 – 1h34 – Un film de Bertrand Tavernier et Colo Tavernier O’Hagan.
Avec Louis Ducreux, Sabine Azema, Michel Aumont, Monique Chaumette

Monsieur Ladmiral est peintre. Un de ces peintres qui sont passés à côté de l’impressionnisme. Cette journée commence comme tant d’autres dimanches, dans une atmosphère familiale paisible et routinière. De petits incidents éclatent comme chaque dimanche. L’arrivée d’Irène, la fille de Monsieur Ladmiral, va transformer cette journée. Et tout à coup en écoutant son rire, ses provocations, en guettant ses moments de détresse, Monsieur Ladmiral va se sentir bien vieux…

L 627
1992 – 2h25 – Un film de Bertrand Tavernier et Michel Alexandre
avec Didier Bezace, Charlotte Kady, Philippe Torreton, Nils Tavernier

Enquêteur de police par passion et non par vocation, Lulu passe ses jours et ses nuits à rechercher des renseignements qui pourraient déboucher sur des affaires. Pour avoir osé tenir tête à un supérieur, Lulu est muté dans un autre commissariat. Par amitié, le commissaire divisionnaire Adore, l’intègre dans le groupe « stupéfiants » qu’il vient de créer au sein de sa brigade. Lulu et ses collègues travaillent dans l’ombre avec des moyens quasi inexistants. La déprime, l’exaspération, le renoncement les guettent. Et quand on demande à Lulu ce qu’il fait, il s’obstine à répondre : « Je m’éclate ». Pour combien de temps ?

CAPITAINE CONAN
1996 – 2h10 – Un film de Bertrand Tavernier et Jean Cosmos.
Avec Philippe Torreton, Samuel Le Bihan, Claude Rich, Bernard Le Coq.

Les Balkans, septembre 1918. A la tête d’une cinquantaine de soldats héroïques, sortis pour la plupart des prisons militaires, CONAN bataille à la manière des sioux et fait trembler les secteurs ennemis. Avec ses « nettoyeurs de tranchées », c’est au couteau qu’il y va : « On lui voyait le blanc des yeux au frère et on le crevait en foutant la verte à tout le régiment… »
L’armistice est signé en France, mais seule l’armée d’Orient n’est pas démobilisée. Elle reste en état de guerre. Casernés dans Bucarest, en pays allié, les soldats sèment le désordre allant jusqu’au pillage et au meurtre.
Norbert, nommé commissaire-rapporteur, fidèle à ses convictions, à la délicate mission d’arrêter et de faire condamner les coupables.

AUTOUR DE MINUIT
1985 – 2h11 – Un film de Bertrand Tavernier et David Rayfield.
Avec Dexter Gordon, François Cluzet, Sandra Reaves-Philipps, Gabrielle Haker.

Dale Turner, c’est un grand, un très grand, le meilleur joueur de saxo de la génération be-bop. Un inspiré. Un dieu pour les fous du jazz. C’est aussi un noir américain que les petits chefs blancs ont essayé de briser pendant son service militaire : un homme d’à peine cinquante ans, ravagé par la drogue, l’alcool, la méchanceté gratuite du monde qui s’acharne sur les innocents. Léo, de l’autre côté de l’océan, à Paris, quelqu’un de beaucoup plus jeune, écoute ses compositions depuis l’âge de quinze ans. C’est de la rencontre de ces deux hommes que le film va traiter.

{tab=Présentation}

A déjeuner avec Bertrand Tavernier, on n’a pas le temps de s’ennuyer.

Il a plein d’histoires à raconter, de mots à rapporter, de films à narrer; il s’emballe, il s’esclaffe, toujours drôle et jamais méchant.

Vous comprendrez que cet Ami incarne pour moi tout ce que j’aime : la convivialité, l’esprit, la connaissance et la curiosité, l’enthousiasme et la mesure, les plaisirs de la parole et du palais.

Très lettré, jamais académique, passant sans discrimination de Phèdre à la série noire, s’intéressant à Ivan le Terrible, mais s’emportant pour Lemmy Caution, on peut aussi le rencontrer à un concert J M F aussi bien qu’à un récital de Tony Bennet, Sylvie Vartan ou La Tordue, voilà comment je le connais et tel que je le retrouve dans ses films.
Il n’y a aucune rupture entre le personnage et ses films.
Il s’appuie sur le travail de scénaristes chevronnés, et pourtant c’est bien un cinéaste/auteur, le plus français de tous, si l’amitié ne m’aveugle.
Il ne cherchera pas l’originalité, ni la perfection (inhumaine), ni la mode, ni l’idéologie. Son cinéma sera sans mystère, sans règle, organique, hétéroclite et vivant, parfois paillard, toujours patiemment mijoté et bien assaisonné.
Avant tout c’est un conteur, décousu comme Guitry, préférant l’anecdote à la métaphore, c’est-à-dire l’humain à la figure de style, le particulier au général.
Chez lui tout est concret : il est républicain. Impossible de séparer l’homme de la société, pas besoin d’être idéologue pour autant. Passionné par la politique, il se méfie du militant. Il ne se fie qu’au vécu, à ces fameuses racines qu’il partage avec Renoir. Voir Un dimanche à la campagne.
Cinéma ouvert sur le monde et sur son mouvement, le cinéma de Bertrand Tavernier est aussi et surtout celui de l’émotion. Les désirs, les plaisirs, les pulsions, les passions qui agitent le cœur de l’homme. Rires et larmes, douceur et violence, angoisse de vivre et amour de la vie. Il faut entrer dans son œuvre comme un voyageur sans bagage prêt à une aventure, descendre au cœur des personnages.
Sur le plateau, lors du tournage, les comédiens l’intéressent plus que la caméra. Comme il sait les mettre à l’aise, ils sont toujours bons, sans effort.
Nous avons en face de nous un véritable être humain, un homme courageux qui ose montrer au monde entier les problèmes de ses semblables.

Dans Le grand bal du printemps, Jacques Prévert conclut un poème en disant :
« Et dans les images innées de son langage imaginaire l’enfant découvre le monde
Et le monde n’est pas fier… »
Cette petite phrase me paraît tout à fait en adéquation avec son film Ça commence aujourd’hui.

L’homme libre qui doit « chérir le cinéma » ne peut que l’aimer lui et tous ses films. Que dire de plus à un Ami si cher sinon qu’est-ce qu’on attend pour se revoir et cela dès qu’on s’est vu.
Jean-Claude Calon

{tab=Biographie}

Bertrand Tavernier est né à Lyon le 25 avril 1941.
Son père, René Tavernier, était écrivain et poète. Il fut le fondateur de la revue Confluences, celle-ci rencontra de nombreux problèmes avec la censure de Vichy et reste l’une des seules revues libres publiées durant l’Occupation. Jean Giraudoux, Louis Aragon et Georges Sadoul y collaborèrent.
Dès l’âge de 14 ans, Bertrand Tavernier sent qu’il veut devenir réalisateur. Dans un cahier où il colle des photos de films, il note et souligne les noms des trois premiers metteurs en scène qui l’impressionnent : John Ford, Henri Hathaway, William Wellman.

 

LE REALISATEUR

Durant ses années collège, il fait son apprentissage cinématographique au cinéma Studio Obligado (de Congo Bill aux Forbands de la nuit, de Fort Apache à la Revanche des Dieux Rouges), au Pathé Cinéma (Le Réveil de la sorcière rouge), au California (Aventures en Birmanie), toutes ces salles hélas aujourd’hui disparues. Puis c’est la découverte de la cinémathèque, le choc occasionné par les films de Renoir, les premiers hommages à Fritz Lang, à Buster Keaton.
Avec quelques amis à La Sorbonne (dont Frédéric Vitoux et Philipe Haudiquet), il fonde L’Etrave, un journal où il publie des articles et des interviews. C’est en allant interviewer Jean-Pierre Melville après Deux hommes dans Manhattan qu’il se lie d’amitié avec celui-ci. Il sera son assistant stagiaire sur Léon Morin prêtre, puis son attaché de presse pour ce même film ainsi que pour Le Doulos.
A la même époque, il fonde avec Bernard Martinand et le poète Yves Martin, le ciné-club Le Nickel Odéon pour voir des films qui n’étaient presque jamais programmés. Les présidents d’honneur en étaient King Vidor et Delmer Daves.
Après Léon Morin prêtre, Bertrand Tavernier rentre chez Georges de Beauregard comme attaché de presse et il défend des films comme Cléo de 5 à 7, Adieu Philippines, Le Mépris, La 317e section, Les carabiniers, L’œil du malin

Pour lui, c’est un vrai apprentissage : il suit les tournages, les différents stades du montage, discute avec les réalisateurs. Il continue à écrire des critiques dans Cinéma 61, 62… Positif, Les Lettres Françaises, Combat, Les Cahiers du Cinéma où il découvre la rigueur morale d’Eric Rohmer.

Devenu attaché de presse indépendant, il s’associe avec Pierre Rissient. Ensemble, ils vont se battre pour Losey, Fuller, Raoul Walsh, Ida Lupino, Claude Sautet, Jacques Rouffio, Howard Hawks, John Ford, Claude Chabrol, sans oublier les jeunes metteurs en scène Alain Tanner, Ken Loach, Mike Leigh, Robert altman, John Boorman ou encore Jerry Schatzberg… Faire découvrir des films de Fritz Lang, Leo Mc Carey, Abraham Plonsky.
De L’extravagant Mr Ruggles à La Femme à abattre en passant par Shock Corridor, tous ces films piliers de l’art et essai ont été sortis et lancés par eux.
Mais depuis des années, Tavernier veut passer à la réalisation. Après deux sketches tournés durant la période où il travaillait pour Georges de Beauregard, Le baiser de Judas et Une chance explosive, il écrit une adaptation de Robert Louis Stevenson, La plage de Falesa pour Jacques Brel et James Mason, obtient leur accord, mais ne trouve pas de producteur. Puis après un ou deux autres projets avortés (dont une adaptation de Dumas qui deviendra Que la fête commence) et deux films comme co-scénariste dont l’un de Riccardo Freda, qui lui donne ainsi sa première chance, c’est la rencontre avec Simenon et avec Aurenche et Bost.

Des financements difficilesL’horloger de Saint Paul (1974), malgré le soutien de Denis Château pour Gaumont et Pierre Vercel pour Pathé, est refusé par tout le monde pendant un an quand Raymond Danon accepte de le produire. A sa sortie, le film obtient le Prix Louis Delluc, l’Ours d’Argent à Berlin, le Hugo d’Argent à Chicago.
Sorti en 1975 Que la fête commence, connaît les mêmes déboires. Le film n’aurait jamais pu être tourné sans l’obstination de la productrice Michèle de Broca avec l’aide d’Yves Robert et de Danielle Delorme. Le film remporte le César de la meilleure réalisation, du meilleur scénario, du meilleur second rôle (Jean Rochefort), du meilleur décor (Pierre Guffroy).
En 1976, Le juge et l’assassin (Michel Galabru, scénario et Philippe Sarde) reçoit trois césars.
En 1977, avec Des enfants gâtés il devient co-producteur, là encore le film a les plus grandes difficultés à se faire.
En 1980, c’est La mort en direct (Death Watch) qu’il met trois ans à financer. Tourné en anglais à Glasgow en Ecosse, écrit avec David Rayfield, c’est l’un des plus beaux rôles de Romy Schneider et le premier « sérieux » de Harry Dean Stanton.
La même année, il tourne Une semaine de vacances, le premier scénario écrit en collaboration avec Colo Tavernier O’Hagan. Noiret reprend brièvement le personnage de L’horloger de Saint Paul. C’est aussi l’un des premiers rôles de Gérard Lanvin.
Bertrand Tavernier, se passionnant pour les acteurs, a toujours mêlé des comédiens connus, souvent utilisés à contre-emploi et des nouveaux visages ou des découvertes : Nicole Garcia, Christine Pascal, Michel Blanc et l’équipe du Splendid, sans oublier Harry Dean Stanton, Louis Ducreux, Dexter Gordon et Julie Delpy.
En 1982, il tourne Coup de torchon. Le film passe à travers toutes les gouttes des Césars (11 nominations). Sélectionné également pour l’Oscar du meilleur film étranger, il l’évitera brillamment !
En 1984 Un dimanche à la campagne remporte le Prix de la mise en scène à Cannes, le Prix de la critique new-yorkaise et celui de la critique anglaise.
En 1985, c’est Autour de Minuit (‘Round Midnight). Malgré l’aide d’un producteur comme Irwin Winkler, il faudra à Tavernier plus de deux ans pour faire accepter son sujet. Dexter Gordon est nominé aux Oscars pour le rôle de Dale Turner et Herbie Hancock remporte un Oscar pour la musique.

Transposant à l’écran les enseignements de la Nouvelle Histoire, Bertrand Tavernier s’attache dans La Passion Béatrice (1987) et La vie et rien d’autre (1989), aux conséquences de deux grands conflits. Le déclin de la féodalité à l’issue de la guerre de Cent Ans, sujet d’une œuvre historique dont l’authenticité a rarement été égalée dans le cinéma français. La quête des derniers disparus de la Grande Guerre qui permet au cinéaste de brosser le portrait d’un homme truculent, solitaire, et obstiné, un rôle qui vaut à Philippe Noiret le César du Meilleur acteur et le Félix du Meilleur acteur européen. Le film obtient le Prix du jury à cette même cérémonie, ainsi que de très nombreuses distinctions dont le Prix du meilleur film étranger décerné par la critique à Los Angeles et à Londres (BAFTA).
Lyon, le regard intérieur (1988) tourné après La passion Béatrice pour la télévision dans la série « Chroniques de France », est un documentaire sur sa ville natale, une vue à travers le regard lucide et si humain de son père René Tavernier que le film interroge tout au long d’une ballade fascinante à travers un Lyon mal connu.
Bertrand Tavernier a tourné plusieurs documentaires. Deux moyens métrages : Ciné Citron, écrit par Jean Cosmos et La 800e génération, puis deux long métrages : Philippe Soupault et le surréalisme (en collaboration avec Jean Aurenche) et Mississipi Blues (1984, co-réalisé par Robert Parrish) dont la version longue en quatre épisodes s’intitule Pays d’octobre.

 

Bertrand Tavernier qui n’a jamais renié son passé cinéphile a aidé plusieurs metteurs en scène qu’il admire (comme Riccardo Freda), parfois hélas sans succès. Il a co-produit deux films de son ancien assistant Laurent Heynemann, La question et Les mois d’avril sont meurtriers (dont il est aussi co-scénariste) et La trace de Bernard Faver (également co-scénariste).
Deux fois président de la SRF, vice-président de la SACD, il se bat depuis des années pour préserver le droit d’auteur, le droit des cinéastes à être seuls maîtres de l’intégralité de leur œuvre, à contrôler le montage final de leurs films, à lutter contre la «colorisation» ou les coupures publicitaires à la télévision.En 1990, Daddy Nostalgie fruit d’une nouvelle collaboration avec Colo, marque le retour de Dirk Bogarde au cinéma et redécouvre Odette Laure qui reçoit le César du meilleur second rôle. Pendant cette année, Bertrand Tavernier trouve aussi le temps de rédiger, avec son vieux complice Jean-Pierre Coursodon, les 1 250 pages de 50 ans de cinéma américain (Grand Prix du Livre Art et Essai, Nathan, 1995).
Il retourne au documentaire en 1991 avec La guerre sans nom (co-écrit avec Patrick Rotman). Un film sur la guerre d’Algérie vue par les appelés et rappelés de la région de Grenoble. Pendant le montage de ce film il fait la connaissance de Michel Alexandre avec qui il se lance dans l’écriture de L.627 en 1992. Pendant le tournage il rédige son « journal intime » Qu’est-ce qu’on attend? (Editions du Seuil).
La fille de D’Artagnan suit en 1994. Il prend en charge la réalisation du film qu’il co-produit, une semaine avant le début du tournage à la place de Riccardo Freda. Retardé dans sa préparation de L’appât, il réussit néanmoins à filmer quelques scènes. La fille de D’Artagnan reçoit un très bon accueil en France et à l’étranger dans les festivals ainsi que dans les salles.

 

Il décide de produire le film de Max Ophuls, Veilles d’armes, histoire du journalisme en temps de guerre. Il est nominé aux premiers Césars du meilleur film documentaire. Il remporte le Grand Prix de la SCAM.
Bertrand Tavernier enchaîne immédiatement après la sortie de La fille de D’Artagnan, la suite du tournage de L’appât avec Marie Gillain, Bruno Putzulu et Olivier Sitruk. Il reçoit l’Ours d’Or au Festival de Berlin. Il soutiendra la promotion du film dans les lycées et collèges, dans les banlieues « rouges », dans les festivals en province et à l’étranger…
1995 est l’année du Centenaire du Cinéma : il s’investit dans de nombreuses manifestations en tant que Président de l’Institut Lumière de Lyon, et comme vice-président de l’Association Premier Siècle et membre de l’ARP.
En 1995, il retrouve Philippe Torreton avec qui il avait travaillé sur L.627 et L’appât, pour le tournage de Capitaine Conan (1996), va les amener jusqu’en Roumanie. Le film reçoit le César du meilleur réalisateur, et celui du meilleur acteur (Philippe Torreton) et remporte de nombreux prix dans divers festivals internationaux.
Investi dans la défense des sans-papiers et signataire de l’Appel à la désobéissance civique des réalisateurs du 11 février 1997, Bertrand Tavernier est invité par Eric Raoult à aller vivre un mois dans une cité, celle des Grands Pêchers à Montreuil, il s’en suivra un documentaire : De l’autre côté du périph’ qu’il réalise avec son fils Nils, documentaire sélectionné au Festival de Berlin en 1998.
En mars 1999, sort son film qu’il a écrit avec sa fille Tiffany et son gendre, Dominique Sampiero, Çà commence aujourd’hui. Le film raconte le combat d’un instituteur et directeur de maternelle contre les ravages de la crise économique dans le Nord de la France. Philippe Torreton y incarne l’instituteur, un personnage volontaire entouré de Maria Pitarresi et Nadia Kaci. Le film reçoit le Prix du Public à San Sébastien.
Parallèlement et comme pour De l’autre côté du périph’, il poursuit son travail documentaire avec son fils Nils et suit pendant plus de deux ans et demi des grévistes contre la Double Peine à Lyon. Face au refus de toutes les chaines de télévisions françaises de diffuser ce sujet trop polémique, Histoires de vies brisées – Les Double Peine de Lyon sort en salle en novembre 2001 ; trois mois avant Laissez-passer, film écrit à nouveau avec Jean Cosmos d’après les souvenirs de Jean Aurenche et Jean Devaivre, avec Jacques Gamblin et Denis Podalydès.
Le film présenté en compétition au Festival de Berlin à reçu l’Ours d’Argent du meilleur acteur pour Jacques Gamblin et celui de la meilleure musique pour Antoine Duhamel.
Au Fort Lauderdale International Film Festival 2002 (Floride), le film reçoit les prix du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleur second rôle masculin pour Denis Podalydès.

« OURS »

Du surnom dont Colo, sa femme, l’affubla dès les premiers moments de leur rencontre au début des années 60, il lui est resté une attitude, une façon de marcher assez particulière, souvent déroutante pour celui qui se hasarde à l’accompagner. Il trace comme un brise-glace, les bras droit, le long du corps, masse déplaçant les meubles sur son passage. S’il vous vient la fantaisie de cheminer avec lui dans la rue (son sport favori et le seul qu’il pratique, plutôt fondé à suivre le conseil de longévité énoncé par Churchill : « No sport ! »). Sa marche en diagonale vous aplatit contre un mur ou vous fait valdinguer contre les tables de bistrot malencontreusement posées sur le trottoir. A-t-on idée aussi de disposer semblables obstacles sous les pas des promeneurs.
Tout intrigue chez lui. Au téléphone, sa conversation peut durer des heures. Il raccroche le plus souvent au milieu d’une phrase, sans prévenir. Son correspondant s’ébroue, éberlué, l’ébonite dans la main, l’oreille vide, le regard incrédule, vaguement coupable d’avoir proféré une énormité, de l’avoir peut-être involontairement blessé. Inutiles tourments, temps perdu. La conversation reprendra un autre jour, au milieu de la phrase laissée en l’air.

Bertrand n’est pas fait comme nous. Branché sur plusieurs logiciels à la fois, il a des cheminements de pensée qui se croisent. Il crée des malentendus qui semblent insurmontables parce que peu de gens connaissent son mode d’emploi… assure Frédéric Bourboulon, son producteur et associé.

Bertrand Tavernier serre rarement la main de ses amis, les quitte sans dire au revoir. Une réaction superficielle, un rien susceptible, l’attribuerait à un tempérament hautain, supérieur, plein de morgue. Prévenons tout de suite ceux qui s’embarqueraient dans ce type de raisonnement et décideraient, malins, leur petite pelote de psychologie qu’ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au coude. L’animal est timide et tente de surmonter sa gaucherie. Il est surtout imprévisible. Ce cœur d’artichaut mal effeuillé comble ses amis de cadeaux, en bredouillant, tremblant de se découvrir ou, pire, d’être découvert.

Cet hypersensible camoufle ses doutes et ses angoisses sous une logorrhée qui coule comme un torrent, débordant de son lit. Au détour d’une remarque, on peut le surprendre, au bord des larmes, coulé par une injustice dont on vient de l’informer, atteint comme soldat sous la mitraille par de sombres éclats de réalité.

Souvent, pour qui sait l’observer, un certain changement dans le regard, un brusque resserrement des lèvres, une fixité soudaine, un déséquilibre à peine perceptible révèlent un séisme intérieur, un effondrement de terrain. On dirait une sculpture de Moretti, un dessin de Picasso, un essai d’art brut. Un sémaphore massif, léger comme une éolienne, montgolfière qui chaloupe, chahutée par le moindre vent contraire. Hibou égaré dans le monde qui fonce comme un taureau lorsque des moustiques irritent son épiderme; rêveur nocturne aux réveils tonitruants; créateur bizarrement fagoté, lucide comme un producteur; moulin à paroles, désarmant d’attentions, géant brusque, virtuose du contretemps.

De ses poches émergent toujours livres et journaux qu’il offre à la volée. Ce grand bavard qui brasse l’air lit en toutes circonstances, frémit du désir de partager. On ne sort jamais de chez lui les mains vides. En chemin, il s’arrête dans les magasins de confiserie, donne la becquée à ses amis (« goûtez-moi ça ! »), gave ses équipes. Avec Bertrand Tavernier, c’est mâchons à toute heure. Il fait son marché dans son quartier du Marais, la mine réjouie, le nez en embuscade. Il adore cuisiner, surveille la cuisson, tout en étant là, ici, ailleurs. « Pendant ce temps, témoigne Sabine Azéma, il aura lu trois libres, écouté douze disques, raconté huit films ». Et traîné ses convives à le suivre dans ses emballements.
Ce bulldozer qui indispose tant ses contempteurs, qui fatigue parfois ses soutiens par ses tactiques erratiques, est un joyeux drille, un gai compagnon qui émaille ses conversations de saillies désopilantes, d’anecdotes extravagantes qu’il ponctue d’un rire de gorge.

 

De même qu’il aime se repasser les films qu’il adore, il répète ce qui a provoqué son hilarité gargantuesque pour en extraire le suc comique : « Formidable!… hein ?… hein ?… formidable ! », « C’est poilant, non ? », demeurent les figures de rhétorique les plus courantes de cet ours rigolo qui fait son miel de tout ce que son insatiable curiosité lui offre à butiner.
Ouvre-t-il un journal, il repère, en quelques lignes, l’histoire abraca¬da¬brante qui va nourrir son ironie. Ou le récit d’un malheur qui le révolte. Il aspire la vie comme un buvard. Évidemment, à ce train d’enfer, la question revient, toujours la même, posée le plus souvent sur un ton effaré : « Quand est-ce qu’il dort ? » Morphée doit en être bien dépité : Bertrand Tavernier repousse ses avances et ne consent pas comme le pékin moyen à se glisser avec volupté dans ses bras accueillants. Il a mieux à faire qu’à s’abandonner de la sorte et à éteindre ses quinquets avides de saisir la vie dans ses chatoiements et ses pulsations.
Autour de minuit, il visionne une cassette vidéo, glisse un disque laser envoyé par ses amis américains, écrit son courrier (car ce polygraphe pratique aussi l’amitié épistolaire et l’arrivée d’Internet a décuplé ses missives qu’il truffe de bons mots : un régal…), téléphone outre-Atlantique, converse à distance pendant des heures avec Thierry Frémaux, le directeur de l’Institut Lumière à Lyon : « Quand je rentre le soir et que je vois mon répondeur saturé, raconte ce dernier, je suis sûr que Bertrand m’a laissé un ou deux messages… »
 
A Paris, on l’aperçoit tous les soirs au théâtre ou au cinéma. De retour chez lui, quelle que soit l’heure, il appelle pour partager son plaisir. On ne l’entend jamais dire du mal d’un de ses pairs. Dans le pire des films, il isolera cinq minutes dont il vantera les qualités. Ses capacités d’indignation ne peuvent se comprendre sans cette propension à admirer. Car il aime admirer. Sans modération. Il vous parle avec fièvre et appétit des derniers livres parus. Un repas pris avec lui, surtout s’il l’a lui-même mitonné, tourne à l’épopée de bons mots, de citations, d’histoires qu’il raconte en prenant ses convives à témoin, d’une voix qui grimpe dans les aigus comme si la Castafiore se glissait soudain dans les flancs de cette montagne fragile. Il enfle, se frotte les mains, monte aux extrêmes. C’est irrésistible ! Il met la même ardeur charnelle à expulser ses indignations. Il a des antennes partout.
Son fax crache des feuilles qui arrivent du monde entier, son répondeur se déclenche sans désemparer et son Net déborde de courriels… Tous ses amis répètent la même antienne : Bertrand ne connaît ni repos, ni répit. Du lever au coucher, pas de temps mort !
Les deux pieds dans la beauté sensuelle du monde, attaché aux plaisirs de l’existence, la tête ailleurs, mobilisé par des combats qui l’enfièvrent mais, tel un gosse accroché à son doudou, il ne lâche jamais le fil qui le relie à la source primordiale de sa vitalité : le cinéma.

 

Le cinéma est sa respiration vitale. Sa voie royale. Sa source et son refuge.

 

 

Enfant secret et solitaire, replié sur lui-même, lecteur boulimique, pour se fuir autant que pour découvrir le monde, il a fait ses classes dans les salles obscures. En écumant les écrans du Quartier latin et ne pointant à la Cinémathèque des années 50, celle de la rue d’Ulm, il s’est forgé une éducation politique que ses études ne lui accordaient pas. Avec quelques copains, il a fondé un ciné-club : le Nickel Odéon.
Il a longtemps bataillé dans les revues spécialisées qui s’excommuniaient mutuellement mais l’accueillaient pour son érudition et sa passion.

 

Le cinéma m’a aidé à aimer la vie, confesse-t-il.
Claude Sautet et Jean-Pierre Melville adouberont cet adolescent trop vit monté en graine, maladroit mais fervent, il gagnera leur confiance. Piètre assistant, il deviendra attaché de presse redouté dans les années 60, capable de retourner les critiques en les harcelant avec des méthodes proches parfois du « lavage de cerveau ». Et les victimes en redemandent, tant le climat de débat qu’installe ce stakhanoviste du septième art les enrichit et les amuse.
Il parvient à ses fins en 1973 en réalisant son premier long-métrage, L’Horloger de Saint Paul, tourné à Lyon, sa ville natale, couronné d’emblée par le Prix Louis-Delluc (le Goncourt du cinéma).
Aujourd’hui, Bertrand Tavernier est le cinéaste français qui a raflé le plus de César, distinctions et reconnaissances accordées par le vote de ses pairs auxquelles le public se rallie.

Quand on le pousse dans ses retranchements et qu’on l’oblige enfin à parler de lui, Bertrand Tavernier finit par concéder :

Je crois que mes films tiennent le coup. Ils ont une cohérence plastique dont je suis fier. Aucun d’entre eux n’est malhonnête, truqué, complaisant ou manipulateur. Mon plaisir à tourner, à pouvoir m’exprimer avec des histoires, des images et des acteurs, va bien au-delà des misérables étiquettes que certains ont voulu me coller sur le dos. J’ai défendu un cinéma large, ouvert sur le monde, attentif aux gens, dramatique autant que jubilatoire. Mais jamais soumis, ni étriqué.

Bertrand Tavernier est aujourd’hui perçu hors de nos frontières comme le représentant du cinéma français classique. Comme un moderne Jean Renoir. Et pourtant, à chacun de ses films, dans les incertitudes qui entourent ses projets (financement, distribution, sujet, exploitation, criti¬que, accueil du public), le refrain d’Aragon s’insinue : « Rien n’est jamais acquis à l’homme / Ni sa force, ni sa faiblesse… »
Dans L.627, la compagne de Lulu, le flic cinéaste amateur, lui demande : « Tu crois que tu connais mieux les choses quand tu les filmes ? » Sa réponse sonne comme une profession de foi, modeste et pragmatique, celle de Bertrand Tavernier, l’insurgé, en plein travail de recomposition du réel, fraternel, idéaliste : « Je crois mieux les comprendre. »

Jean-Claude Raspiengeas
Auteur de « Bertrand Tavernier », biographie (Flammarion, 2001)

{tab=Bibliographie}
Qu’est-ce-qu’on attend?, Bertrand Tavernier,Ed. du Seuil.

La guerre sans nom, les appelés d’Algérie 54-62, Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, Ed. Du Seuil.

50 ans de cinéma américain, Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, Ed. Omnibus.

Ça commence aujourd’hui, Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier et Dominique Sampiero, Ed. Mango.

La suite à l’écran, Jean Aurenche, Ed. Actes Sud.

Une vie dans le cinéma, Michael Powell, Ed. Actes Sud.

{tab=Photos}

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